dimanche 26 septembre 2010

Dans la famille Séveron, je demande... mari et femme

La diplomatie est l'art de faire durer indéfiniment les carreaux fêlés !
Charles de Gaulle




Vous le savez comme moi : je ne sais combien de célibataires rencontrent, puis côtoient leur dulcinée ou tendre sur leur lieu de travail. L'Education Nationale n'échappe pas à la règle.

Le collège où j'enseigne, niché au fin fond de la Seine-et-Marne, se targue d'être « collège-pilote ». Depuis l'année dernière. Pour vous donner une petite idée, cela signifie que nous sommes au top du top en matière d'équipement informatique, tableaux numériques, « Cartable en ligne » et tutti quanti. Tout ce progrès technologique dont le but sournois est, petit à petit, d'accueillir de plus en plus d'élèves par classe. Du rendement, du rendement ! Il faut vivre avec son temps, paraît-il.
Si l'on comptait le nombre de couples-profs que notre établissement abrite sous son toit, le titre honorifique de « collège-pilote » lui reviendrait aussi. Haut la main. Sans contestation. Du jamais vu.
Je dois tout de même pointer du doigt une légère différence entre les couples qui se forment entre deux cours, deux pauses-café et deux réunions stériles et ceux qui se connaissaient auparavant et qui ont décidé de monter leur progression annuelle, leurs projets pédagogiques. Côte à côte. Dans le même établissement.
Pourtant, je vous dirais que je ne vois pas ce qu'on peut trouver de 'sexy ' à un prof. Rien que le titre un peu pompeux de 'professeur' me glace. Alors, vous vous imaginez ? Se voir 24/24 heures. Avoir les mêmes classes. Alors, elle, faut que tu fasses gaffe, elle va te bousiller ton cours si elle ne t'aime pas. Mais, c'est quand même génial pour monter un projet interdisciplinaire. Etre témoins de toutes les gueguerres intestines. T'as vu son emploi du temps ?! Il finit tous les jours à 15 heures ! En reparler le soir. J'en reviens toujours pas qu'il ait tous ses après-midi ! Casser du sucre sur le dos du principal à la cantine. Pendant les récréations. En passant à table, le soir, après une journée chargée. Et juste avant de faire l'amour. J'avais besoin qu'il me signe un papier, mais il n'était pas là. Comme d'habitude. Au fait, t'as aimé, chérie ? Euh... pas trop tard non plus, les plaisirs de la chair. Le lendemain, il faut se lever à 6h45.
Mais ces considérations générales m'égarent. Et je sais bien que vous n'avez qu'une hâte : que je vous raconte une tranche de vie d'un cas unique. J'ai ainsi jeté mon dévolu sur un petit couple propret. Tous deux professeurs de mathématiques. Marie-Carole et Raoul Séveron.

Il y a maintenant cinq ans que Marie-Carole est arrivée au collège. Néo-titulaire comme moi. A l'époque.
Brune. Cheveux assez courts. Fine. L'os du poignet ressort tellement qu'on a l'impression qu'il menace à tout moment de trouer sa peau. Yeux très renfoncés et visage parsemé de taches de rousseur. Pourrait être très belle, mais ne se met pas spécialement en valeur. Extrêmement discrète. Par contre, quand on lui pose une question, elle se plaît volontiers à continuer la conversation. Toute seule. Car, si on a le malheur de donner son point de vue, elle n'y prête pas tout de suite attention et parle. Parle. Parle. S'en rend compte. Un court instant après. Ses mots s'enchêvetraient aux tiens. Quelques secondes de polyphonie verbale.
Gentille et aussi très droite, Marie-Carole. Aucun mot déplacé. Suit avec une attention toute particulière le programme de mathématiques. A la lettre. Déboussolée si on lui apprend une heure avant qu'il faut changer de salle. Va se mettre alors à râler. Très fort. Par contre, ne fait jamais grève. De toute façon, son fils ira dans le privé. Et puis, bon, c'est comme ça. C'est comme ça. Les profs grévistes sont des fainéants.
A peur aussi d'avoir une classe de 3èmes. Les « grands ». Fait bien attention à la répartition en fin d'année. Pas de 3èmes. Pas de 3èmes ! Mais, si vous avez une classe en commun et qu'elle en est le professeur principal, on se rend très vite compte qu'elle s'investit. A fond. On la voit souvent aux pauses ou après les cours au téléphone. A appeler les familles de petits perdus, rebelles ou autres racailles de bac à sable.
La première année, on allait, parfois, ensemble, au collège. Là, elle s'ouvrait un peu plus. Aucun point en commun avec elle. Malgré tout, je l'écoutais. Elle rêvait de mariage. D'une maison. D'un bébé. En écrivant ces lignes, je souris. Elle a accompli tout ce qu'elle évoquait il y a cinq ans. Dans l'ordre. Evidemment. Le comble sinon pour une prof de maths.
J'avais déjà eu l'occasion de rencontrer son ami. Aujourd'hui mari et collègue. Raoul. Il dégageait quelque chose que je ne pouvais souffrir. Je ne sais si c'est son regard. Ou sa voix qui frôle les aigus. Ou quand il avait louché sur ma poitrine. Pas assez discrètement pour que cela m'échappe. Il m'insupportait.
Comme sa femme, il est fin. D'apparence. L'esprit, c'est autre chose. Tous les deux ont le même âge. Mais il fait très gamin. Imberbe. Blondinet. Coupe de cheveux tendance monastique : rasé sur les côtés et bol de mèches blondes d'angelot en guise de coiffe.
Plusieurs fois le couple m'a emmenée au collège. En voiture. A chaque fois, même rituel. Tant que je n'avais pas attaché ma ceinture de sécurité, Raoul Séveron ne démarrait pas. Dès qu'il entendait le « clic », il se retournait pour vérifier. Sait-on jamais. Et, à ce moment-là, on pouvait partir.
Avant que Raoul n'obtienne son poste dans le collège où j'enseigne, Marie-Carole m'avait raconté leur rencontre. Ils s'étaient connus à la fac. Ils pouvaient s'entraider. Les profs recommandent toujours le travail en groupe. Alors, si en plus, quelques affinités naissent entre les étudiants... Marie-Carole en avait rougi.
Et puis, Raoul était très intéressé par l'Histoire. Les soldats miniatures. Les maquettes de pièces d'artillerie. Et de Gaulle. Ah, de Gaulle, quel grand homme ! Il avait même accroché la reproduction d'un tableau. Dans le salon. Dans leur chambre aussi. Marie-Carole appréciait qu'il se passionne pour d'autres choses que les mathématiques. Après tout, il faut s'ouvrir à d'autres horizons.
A tel point qu'elle s'était renseignée pour partir en Afrique. Avec son mari. Via une association catholique. Mais, un Noir lui avait envoyé quelques mails. Un peu tendancieux, selon elle. Avait pris peur. L'avait dit à son mari. Et avait mis fin à cette correspondance électronique. De toute façon, ce n'était pas la peine de chercher aussi loin. Le dépaysement, on l'avait au collège, m'avait-elle dit d'un ton naturel. Avec une pointe d'humour.
Malgré tout, je l'aimais bien, Marie-Carole. Sa naïveté franche me plaisait. Et surtout me donnait matière pour mes petites histoires de profs.

Mais, depuis quelque temps, Madame Séveron--elle insistait bien sur son nom de femme mariée. Auprès des élèves comme du personnel enseignant et administratif--n'était plus la même. Elle paraissait plus glaciale.
J'ai oublié de préciser que notre collège est dirigé sans l'être vraiment. Ca met Madame et Monsieur Séveron en colère. Un établissement, surtout en zone sensible, doit être dirigé par quelqu'un qui a de la poigne. Du charisme. Un peu comme de Gaulle.
Et puis, ce laxisme se répercute auprès des autres professeurs. Qui n'en font qu'à leur tête. Là, ça ne plaît pas du tout. Mais alors, pas du tout, aux Séveron.
Il est déjà arrivé que le jour où les groupes d'aides Français-Maths se renouvellent, Monsieur Séveron n'ait pas la liste complémentaire du collègue. Un tel manquement le met en rogne. Il serait favorable pour qu'une sanction tombe sur le professeur étourdi.
Dans ce cas, dès qu'il aperçoit le dit enseignant, il file sur lui. Tel un prédateur sur sa proie. Le regarde fixement. Sans ciller. Et, de sa voix fluette, lui mitraille d'un trait qu'il ne sait pas quel élève est avec qui. N'ose pas éclater. Cependant, on voit à ses lèvres pincées, ses yeux furibonds et sa voix perçante qu'il n'est vraiment pas content.
J'ai de la chance : je n'ai encore jamais eu affaire à lui. Pas de classe en commun. Mais, je vois régulièrement se reproduire ce petit manège et les rires m'échappent. Malgré moi.
Donc, je disais que Madame Séveron avait changé. Depuis que son mari avait mis les pieds dans notre établissement. Son sourire se faisait plus rare. Elle ne mangeait plus avec les autres collègues à midi. Il fallait impérativement attendre Monsieur Séveron. Se mettre à ses côtés. Ramener leur plateau ensemble. Garder le bout de pain si on n'y avait pas touché. On pourrait le garder pour le goûter. Avec la barre de chocolat. Sans oublier le jus de fruits en sachet. Je ne sais pas si le fait d'avoir un enfant conditionne et modifie nos habitudes alimentaires. Dans leur cas, c'était flagrant.
A deux ou trois reprises, je vis Madame Séveron hausser la voix sur Monsieur Séveron. Il avait écrit un mot sur le panneau d'affichage. En salle des profs. Avait oublié de l'effacer. Or, l'information n'avait plus lieu d'être. Ca faisait malpropre et négligé, tous ces gribouillis. Il n'allait pas se mettre à faire comme les autres. Enfin, comme certains. Qui prenaient n'importe quel prétexte pour se lâcher sur le tableau de la salle des profs. Ca allait du petit mot rigolo à une photo-souvenir d'un prof en tenue extravagante. En passant par l'appel à la grève. La venue d'un nouvel élève, viré de son établissement d'origine. Ou encore les dates d'une sortie prévue depuis longtemps.
Une autre fois, elle lui fit la morale. Vertement. Ayant jeté un coup d'oeil dans le cahier de textes de ses classes respectives, elle se rendit compte que son mari s'était trompé. Il avait confondu leurs classes. Avait collé les devoirs-maison dans le mauvais cahier. Cette négligence bouleversait tout. Que dirait l'inspecteur s'il se rendait compte que les séances n'avaient pas de lien? Elle qui y passait tant d'heures. Voilà que son propre mari avait eu la fantaisie inopinée de détruire le cahier de textes de ses 5è 2.
Mais, ce qu'elle exécrait par-dessus tout. Ce qui la faisait pester, rager, bouillir intérieurement. Et tempêter dès qu'ils se retrouvaient tous les deux dans leur chambre. Juste sous le portrait de de Gaulle. C'était quand elle voyait Monsieur Séveron badiner. Avec certains collègues d'Histoire-Géo. Elle ne supportait pas. Il subissait une très mauvaise influence. Elle l'avait notée à son relâchement. Minime fût-il pour nous autres.
Il lançait quelques blagues douteuses, s'emportait dans des élans lyriques quand il évoquait le bien-fondé d'Action française, ironisait sur certains élèves aux noms étrangers. Après tout, l'échec scolaire ne s'expliquait-il pas ainsi ?
Un des collègues d'Histoire-Géo, ayant titillé la corde sensible de Monsieur Séveron, ne se lassait pas d'aller exprès dans son sens. Pour nous le rapporter ensuite. Et surtout, pour m'en faire part. Petites histoires obliges.


Un jour, Monsieur Séveron oublia d'attendre, comme tous les midis, sa femme. Cette dernière, croyant qu'il était resté dans sa salle pour préparer tableau numérique et autre outil informatique pour les cours de l'après-midi, patienta. Jusqu'au moment où des rires gras et tressautant lui parvinrent. De plus en plus rapprochés. Le rouge lui monta d'un coup aux oreilles. Elle avait reconnu le petit rire grêle de Monsieur Séveron.
Il fut un peu confus, poussant la porte de la salle des profs et la voyant. Seule. Debout. Les bras le long du corps. Les poings fermés. La mine renfrognée. Un 'Hummpf' s'échappa de ses lèvres.
Monsieur Séveron ne le releva pas. Faut dire qu'il venait d'apprendre que le Zyklon B avait été inventé par un chimiste juif. Dont la femme s'était tiré une balle. Ne pouvant supporter que son mari passe son temps à jouer avec la mort.
De petites larmes perlaient au coin de ses yeux plissés. Tant il riait. Ses comparses s'en étaient retournés vaquer à leurs casier, copies ou autres fiches à photocopier. Et, lui, pris d'un rire convulsif, se tordait presque de douleur. Seul. Bras repliés sur lui-même. Mine rougeaude. Luette vibrant. Maxillaires tendues. A leur paroxysme.
Le lendemain, on ne vit pas Madame Séveron. Ni la semaine suivante. Ni les semaines d'après. Elle était souffrante, répétait Monsieur Séveron, quand quelqu'un s'enquérait de son épouse.
L'année scolaire touchait à sa fin. Madame Séveron, de retour, semblait avoir oublié cet épisode. Leur petit train-train recommença : et je t'attends, et tu m'attends, et on s'attend. Monsieur Séveron ne riait plus trop. Sauf l'une ou l'autre fois. Sous cape. Et toujours quand il savait que Madame Séveron n'était pas dans les parages.
L'été vint. Puis les premières pluies et un vent anormalement glacial pour la saison annonça la rentrée.
Le jour de la pré-rentrée, je fus étonnée de ne voir que Madame Séveron. Elle nous apprit à tous que son mari avait préféré demander un autre établissement dans la région. Qu'il ne supportait plus de travailler dans cette ambiance un peu trop décontractée. Que les vacances avaient été propices pour aller se recueillir à Colombey-les-deux-Eglises. Et qu'il ne cessait de déclamer à tout-va cette citation. Découverte sur le site du Mémorial : La diplomatie est l'art de faire durer indéfiniment les carreaux fêlés !

2 commentaires:

  1. Je trouve qu'il y a une légèreté dans l'expression que je trouve très bien qui fait que ça se lit assez bien et puis par moment ça m'a fait sourire et par moment tu souhaitais ce résultat.......... (je t'écris en pv)

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  2. Marie Carole et Raoul!!!:)

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