dimanche 1 août 2010

Qui suis-je ?

Pour B.



« Je m'appelle Irène Fischer, enfin pour être exacte Aviva Stern. C'est une longue histoire. J'en ai déduit qu'on m'avait donné ce prénom, parce que je suis née un 21 mars et qu'Aviva signifie 'printemps' en hébreu. Sauf que j'attends toujours cette saison. J'ai cru la connaître, je me suis trompée.
Je viens d'avoir soixante-sept ans. Ma mère, enfin celle que je croyais, est morte l'année dernière en me laissant un lourd héritage à porter: ma propre histoire.
Cela peut vous paraître absurde, mais c'est bel et bien vrai. J'ai appris qui j'étais vraiment...à soixante-six ans! Mieux vaut tard que jamais, me direz-vous. Enfin, j'aurais préféré payer des consultations chez un psy qui aurait cherché à faire remonter à la surface mes secrets les plus inavouables. Là c'est tout mon être qui tremble quand je repense à cette double vie que j'ai menée.
Depuis quelques mois j'écris. Pour essayer de mettre un mot sur cette tragi-comédie dans laquelle j'ai tenu le premier rôle sans le savoir.
Née en 42, je n'ai aucun souvenir de ma petite enfance. Mise à part l'odeur des champs qui a laissé une empreinte indélébile en moi. Chaque fois que je me rends en ville, je suis perturbée par les relents de bitume et des gaz d'échappement. J'ai oublié de dire que j'ai habité jusqu'à la fin de l'adolescence dans un village alsacien écarté de tout. Je n'ai jamais compris avant l'année dernière pourquoi mes parents refusèrent de m'apprendre le dialecte, alors que tous deux le parlaient si bien.
J'étais fille unique. On m'a vite fait comprendre qu'on ne pourrait me donner ni petit frère ni petite soeur et que je serai d'autant plus choyée. C'est vrai que je n'ai rien à leur reprocher. Je menais une vie paisible entre une mère institutrice et un père docteur.
Ma mère était une grande femme, fine, aux cheveux blonds comme les blés et aux pommettes rehaussées. Elle avait l'allure fière d'une Scandinave. Souvent, un chignon lui descendait sur la nuque. J'aimais l'admirer en secret quand elle s'installait à sa toilette avant d'aller se coucher. Elle défaisait méticuleusement les boutons de sa chemise, enlevait une à une les pinces qui retenaient sa chevelure de feu et jetait un coup d’œil discret à son profil, comme pour s'assurer que son charme opérait toujours.
Quant à mon père, de dix ans son aîné, quelques centimètres seulement le séparaient d'elle. Ses cheveux grisonnaient et lui donnaient avant l'heure un air de sagesse. Il était toujours rasé de près et vêtu avec élégance. Dès l'aube, il partait faire ses visites dans les villages aux alentours. C'était un homme discret, fin, prévenant. Un comme on n'en voit plus beaucoup de nos jours.
J'ai passé mes premières années dans la classe de ma mère, Madame Fischer. C'était quelqu'un qui imposait le respect. Elle ne me favorisait guère et me mettait à pied d'égalité avec les autres. Quelquefois pourtant, j'en souffrais, car un groupe de garçons m'avaient prise en grippe et me harcelaient constamment. A ce moment-là, j'aurais aimé que «Maman » prenne le pas sur « Maîtresse ». Mais, elle ne se contentait que de quelques remontrances et l'incident était vite oublié. Pas pour moi.
« La noiraude ». Longtemps cette appellation m'a travaillée et surtout énormément peinée. Ma mère, si blonde, avait tiré de sa chair l'être aux cheveux d'ébène et aux yeux noirs que j'étais. Et, cette différence flagrante, on me la rappelait sans cesse.
Plus tard, les hommes que je rencontrai, se fixèrent aussi sur mon regard et essayèrent de déceler le mystère trouble qui m'entourait. Certains y percevaient une grande tristesse, d'autres un secret que moi-même je ne parvenais pas à percer. Jusqu'à ce jour...
Même si mes parents m'entouraient d'affection, il restait toujours une distance et je le ressentais de plus en plus au fil des années. Je ne parvenais pas à l'expliquer. C'était une sensation qui parcourait tout mon être. Quelquefois, je restais cloîtrée dans ma chambre, pensive. En fait, j'avais l'amère impression qu'ils faisaient leur devoir, mais l'amour ne transparaissait pas. Ce ressenti s'est révélé, à la mort de ma mère, plus vrai que nature. On parle toujours de l'instinct féminin, parfois à tort. Or, mon histoire m'a montré qu'il m'a rarement éconduite.
Quelques heures avant sa mort, ma mère me fit venir à son chevet. Ses cheveux épars sur l'oreiller faisaient ressortir son teint blafard. Elle semblait déjà appartenir à l'autre monde. Sa chemise de nuit blanche légèrement entrouverte en haut entraînait le regard vers sa peau dont la transparence faisait rejaillir ses petites veines. Un vrai tableau de Vierge éplorée. Or, sa conscience, pas aussi pure que l'image qu'elle donnait, lui avait sans doute susurré de me faire appeler.
Pensant qu'elle voulait me témoigner enfin l'amour qu'elle n'était jamais parvenu à me montrer, je me précipitai dans sa chambre. L'éclat de la nouvelle qu'elle m'apprit se fit sur un ton de voix très faible et presque gémissant, comme pour lui rajouter une touche de pathétique. Quand elle comprit que j'étais auprès d'elle, elle tourna avec difficulté le visage et me regarda longuement avant de prononcer dans un soupir:
- Il ne me reste plus beaucoup de temps et je n'ai jamais eu le courage de t'expliquer quoi que ce soit, pensant que les années enseveliraient à jamais ce secret. Irène Fischer n'existe pas. Tu n'es pas ma fille. Pour preuve, l'étoile de David que ta mère me remit quand elle te confia à ton père adoptif et moi-même. Soulève la taie de l'oreiller dans la chambre d'amis. Je n'ai pas trouvé de cachette moins insolite. Une lettre cachetée à ton nom te révélera tout ce que j'aurais dû t'avouer depuis bien longtemps.
Et dans un dernier râle elle s'éteignit, me laissant seule à mon sort. Croyant tout d'abord à un accès de folie, je lui joignis délicatement les mains et lui fermai les yeux. Quelques minutes se passèrent dans un silence effrayant. Puis, ses dernières paroles me revinrent en mémoire. Lancinantes, elles martelaient mon esprit, puis elles se mirent à grouiller comme des insectes qui chercheraient à m'arracher la peau. Ma précipitation arriva telle une bombe à retardement. Oubliant que je me trouvais dans la chambre d'une morte, je me levai brusquement, fis tomber une chaise et courus dans la chambre d'amis. Toute fébrile, je ne parvenais pas à dégager l'oreiller de sa housse et, de rage et de dépit, j'arrachai le tout. Quelle ne fut pas ma surprise en découvrant une petite chaînette et une enveloppe jaunie par le temps!
C'était bien une étoile de David. Je n'en avais jamais vue d'aussi près. Pour m'assurer que je ne rêvais pas, je la rapprochai et l'éloignai de mes yeux plusieurs fois. Elle était en argent et je n'arrivais pas à croire qu'elle ait si bien résisté au temps. Par endroits, on voyait de fins traits de rouille. Peut-être que ma mère- enfin je ne savais plus quel nom lui attribuer tant j'étais troublée par cette découverte- ne m'avait pas tout dit.. Qui sait si elle n'avait pas voulu la jeter pour éviter toute cette histoire rocambolesque dans laquelle je venais de plonger?
Je n'osai pas toucher la lettre. Une partie d'un secret que je sentais à la fois lourd de menaces et en même temps criant de vérité m'avait été révélé. Je ne pouvais plus reculer. Il fallait que je sache.
Je m'assis sur le traversin et pris l'enveloppe. Une écriture fine et courbée dessinait ces deux noms qui, jusqu'alors, m'étaient totalement anonymes: Aviva Stern. Avec précaution, je décachetai l'enveloppe. J'eus une dernière hésitation. L'enveloppe s'était ouverte presque toute seule. Je pouvais très bien la refermer et faire comme si de rien n'était, remettre tout à sa place et quitter bien vite les lieux que je trouvais de plus en plus oppressants. J'entendis la vieille horloge du salon sonner sept heures et le septième coup décida de mon sort.
Étant de nature superstitieuse, je croyais au pouvoir des chiffres. Mon père, au courant de ce penchant, secouait toujours la tête quand il m'entendait évoquer mes théories peu cartésiennes. Ainsi, le six et le sept avaient toujours été mes grands favoris. Bizarrement, je venais juste de fêter mes soixante-six ans et les sept heures qui venaient de sonner ne me laissèrent guère indifférente. La coïncidence était trop flagrante pour que j'échappe à mon destin. Je dépliai la lettre et je retrouvai cette écriture penchée à l'encre. On aurait dit que du liquide s'était versé sur le papier, car à certains endroits l'encre se dilatait. Au fur et à mesure que mes yeux parcouraient les lignes, je compris que la personne qui les avait écrites n'avait pu retenir ses larmes.



23 mars 1944
A ma fille chérie.
Je ne sais quand tu découvriras cette lettre. J'espère le plus tard possible. J'ai honte, mais en même temps je ne peux faire autrement. Le temps presse.
Je te confie aux Fischer, amis de longue date, en qui j'ai entièrement confiance. Ils prendront soin de toi, j'en suis sûre. Pour éviter tout soupçon, je leur ai demandé de t'appeler Irène, 'paix' en grec. Dans l'espoir que ce prénom nous porte chance.
Tu viens tout juste de fêter tes deux ans. Mon Aviva- c'est ton prénom, ma belle- je ne peux te garder avec moi. Ton père, Philippe Stern, est parti à l'Est il y a quelques mois. Moi, je ne sais où aller, mais je ne peux rester ici. Les ennemis sont partout et une parole de trop me condamnerait toi et moi. Je veux que tu vives dans de bonnes conditions, même si notre séparation en est le prix.
Sache que tu es tout pour moi et rien ne changera quoi qu'il arrive.
Je te vois jouer à côté de moi et cela me brise le coeur de savoir que ce sont nos derniers moments.
Quand cette drôle d'époque prendra fin, je ferai tout pour te retrouver. Si tu n'as pas de nouvelles, c'est qu'on m'en aura empêchée...

Ta mère qui t'aime, Monique Stern, née Landau.

P.S: Cette étoile de David que je remets entre les mains de ta mère adoptive m'appartient. Elle est à toi maintenant.



Cette lettre, je la connais par coeur tant je l'ai lue et relue, essayant chaque fois d'y découvrir un autre sens qui m'aurait échappé. Mais tout y est trop clair et sans emphase. Ma mère était menacée et elle voulait que je fusse épargnée. Je mis des jours et des jours à m'habituer à ma nouvelle identité, mais rien n'y faisait. Aviva Stern m'était étrangère, je n'arrivais pas à faire corps avec elle. Pour moi, elle restait un concept abstrait, un nom qu'on aurait pu trouver dans un roman.
Je me rendis chez un rabbin à qui je fis part de mon aventure. Il ne m'apporta aucune lumière et me dit, en guise de réconfort, qu'il y avait d'autres personnes dans mon cas, des enfants destitués de leur origine errant à la recherche de fantômes. Je fus horrifiée par ces propos. 'Pour remédier à tout ça, il faut prier et ne pas oublier', me dit-il d'un ton las. Mais, sa solution ne me convenait pas. Je n'avais pas de Dieu et mon histoire avait coupé définitivement les ponts avec la religion. Je ne voulais pas en entendre parler.
Le jour de l'enterrement de ma mère adoptive, je fus prise d'une haine convulsive et je me mis à hurler dans la maison, renversant chaque tiroir dans l'espoir de trouver un autre indice qui m'aurait aidé dans la quête de mon identité. Pendant des jours, je restai prostrée, assise sur le lit où j'avais découvert la lettre cachée, puis je me mettais dans tous mes états, m'arrachais les cheveux, détruisant tout sur mon passage.
Mon degré de folie était tel que j'en voulais même aux meubles, qui, muets, avaient été témoins de cette supercherie. Je n'arrivais pas à m'apaiser. J'alternais les moments relativement calmes et ceux où j'en voulais au monde entier et où mon immense chagrin mêlé à mon incompréhension me transformait en furie. Je remerciai mes parents adoptifs d'habiter dans une maison un peu à l'écart du village, car toute ma douleur pouvait jaillir en hurlements désespérés et en monologues sans queue ni tête où je m'adressai à ma véritable mère, à celle qui m'avait recueillie, et à Aviva. Mon esprit s'embrouillait, tout comme mon regard, victime des larmes qui me broyaient le visage.
Un jour, dans un moment de relatif apaisement, une ambulance vint me chercher. Je n'ose vous raconter l'état dans lequel on me trouva. J'étais très amaigrie, la figure lacérée par mes ongles et le regard terne, comme si les pleurs lui avaient fait perdre sa couleur d'origine. Des boules de cheveux arrachés traînaient, en particulier dans la chambre d'amis. Mon pouce avait perdu son ongle tant je m'étais appliquée à le ronger jusqu'au sang.
Plus tard, quelqu'un essaya de m'enlever l'étoile de David que je portais, mais je le mordis à tel point que je réussis à lui arracher un cri terrifiant. On essaya en vain de m'allonger et de me faire boire un breuvage. Je donnais des coups, usais de mes dernières forces pour tout envoyer valser. Malgré mes efforts, on réussit à me le faire avaler et je sombrai dans un profond sommeil.
Je voyais dans mes rêves deux femmes qui me ressemblaient étrangement et une troisième aux traits identiques, mais qui semblait nettement plus âgée que les deux premières. L'une d'entre elles essayait de crier quelque chose à la troisième qui s'éloignait. En vain, aucun son ne parvenait à s'échapper et la vieille femme ne devenait plus qu'un point dans une spirale où tournaient les deux autres. Je me réveillai en sursaut, effrayée et en sueurs. Ce cauchemar revint fréquemment et il m'arrivait très souvent de hurler en pleine nuit. Une infirmière alors arrivait et me calmait à coups de somnifères chaque fois plus forts. Mais mes terreurs nocturnes me reprenaient.
Les semaines passèrent et on me laissa enfin sortir. Si mon physique laissait penser que j'allais mieux, en réalité je bouillais, prête à faire exploser l'autre qui était en moi. Cette double identité me dévorait. Elle prenait le pas sur l'ancienne. Quand j'allais à la Poste pour un service quelconque et qu'il me fallait signer, j'avais toujours quelques secondes d'hésitation, car soudainement je ne savais plus. Aviva ou Irène? Stern ou Fischer?
Une idée m'apparut un jour. Je me demandai comment je n'y avais pas pensé plus tôt. Je pris un annuaire et notai tous les Stern que je trouvais. Il y en avait une poignée. Irène voulait qu'Aviva retrouve les siens. Un certain Maurice se présenta comme un cousin éloigné de mon père. Je me rendis chez lui, un après-midi pluvieux.
Il était extrêmement âgé. Des rides très prononcées marquaient son visage. Ses mains ne pouvaient s'empêcher de trembler. Il m'expliqua que mes parents avaient disparu dans la nature sans dire un mot et que probablement la roue infernale de l'Histoire les avait broyés. Il me montra une vieille photographie où il pointa du doigt une toute jeune femme: c'était ma mère. Je lui ressemblais. Elle regardait l'objectif d'un air pudique, peut-être intimidée qu'on capture sa beauté. Ses longs cheveux noirs faisaient ressortir ses deux grands yeux qui mangeaient son visage. Elle cachait ses mains derrière son dos. On aurait dit qu'elle était prise en flagrant délit. Puis, on mit sous mes yeux une autre photo qui réunissait un grand nombre de personnes. Maurice, d'un geste lent, passa ses longs doigts fins et tremblants dessus et dit d'une voix presque éteinte: 'Tous ces gens ont disparu.' Gênée, je ne voulus pas rester plus longtemps dans cet endroit. La tête commençait à bourdonner et je ne me sentais pas à l'aise dans cet appartement qui sentait le vieux et qui me semblait faire renaître des fantômes.
Il m'arriva un jour de faire une crise en pleine rue. C'était l'été et il faisait une chaleur accablante. J'étais assise sur un banc, un peu à l'ombre, et je m'appliquais à ne pas faire dégouliner la glace que je tenais en main. Tout à coup, une femme longiligne aux cheveux noirs dénoués et au regard sombre et dur passa devant moi. C'était l'autre, enfin moi. Je ne savais plus. J'étais perdue. Je lâchai le cône et je restai hébétée face à cette apparition. La sueur perlait dans mon cou et sur les tempes. Tous mes membres se crispèrent soudainement. La gorge me brûlait. J'appelais Aviva à mon aide, mais cette dernière passa son chemin sans même détourner la tête. Je voyais les gens autour de moi s'arrêter et me regarder d'un drôle d'air. Ne comprenaient-ils donc pas? Je voulus me lever pour la rattraper, mais elle avait disparu dans la foule. Alors, un flot de larmes me submergea. Je pleurais tellement que j'avais l'impression de me noyer dans mes propres pleurs. A nouveau, une ambulance arriva et on me fit entrer avec délicatesse dans le fourgon.
Cette fois-ci, on ne me fit pas sortir aussi rapidement que la première fois. A mon arrivée, on me demanda mon nom. 'Je ne sais pas', répondis-je. En fouillant dans mon sac, on découvrit une carte d'identité au nom d'Irène Fischer. 'C'est pas elle!' hurlai-je. On me dit qu'ici j'allais m'apaiser et me retrouver. Je ne demandais que ça depuis des mois. On m'expliqua qu'on m'avait trouvée par-terre, à côté d'un banc et que je n'avais qu'un mot à la bouche: Aviva. Dans un demi-sourire, j'affirmai que c'était moi-même et en même temps une autre. J'entendis un homme en blouse blanche, qui ne cessait de passer ses doigts dans sa barbichette, dire que c'était plus grave qu'il ne pensait. Cet homme, je le côtoierais régulièrement par la suite.
En effet, j'allais le voir et il me demandait de lui raconter tout ce qui s'était passé depuis ces derniers mois. J'avais beau lui répéter inlassablement les mêmes paroles, il ne me croyait pas. Je lui brandissais alors l'étoile de David, ce à quoi il répondait que j'avais très bien pu l'acheter dans une bijouterie. Malheureusement, j'avais perdu la lettre dans un de mes accès de folie juste après l'enterrement de ma mère adoptive.
Comme je n'avais plus personne, je restai hospitalisée. On déclara que mon cas s'aggravait malgré les soins et les entretiens avec le psychiatre. On me bourrait d'antidépresseurs et autres médicaments afin de faire diminuer les crises qui ponctuaient mes journées et me secouaient en pleine nuit. Moi qui errais à la recherche de fantômes, j'en devenais moi-même un jour après jour. J'étais méconnaissable. Les autres patients avaient peur de m'approcher. J'étais devenue hargneuse et je ne voulais rien faire avec eux. Je les trouvais tous plus fous les uns que les autres. Moi, je savais que mon corps était habité par deux personnes à la fois, mais plus personne n'y prêtait attention désormais.
Non seulement je ne savais pas qui j'étais, mais la frontière entre le réel et le rêve devint de plus en plus ténue. Une nuit, j'eus une conversation avec ma véritable mère. Elle me prodigua toutes sortes de conseils et m'expliqua qu'elle n'avait jamais cessé de penser à moi. Elle était assise à mes côtés. Je pus la dévisager méticuleusement. Malgré son grand âge, j'étais heureuse de voir qu'elle ne semblait pas avoir souffert. Son visage était détendu, encadré par une longue chevelure grise et blanche. Elle avait l'air apaisée. Elle me prit la main et nous restâmes cinq bonnes minutes sans rien nous dire. Mais ce qui se passait me transcendait. Je la sentais vivre à mes côtés. Toute sa chaleur m'envahissait et me soulageait. J'avais l'impression que le pauvre être que j'étais devenu reprenait des couleurs.
Comme j'avais allumé la lumière pour pouvoir mieux l'observer, une infirmière, en faisant sa ronde, l'avait aperçue et donna l'alerte. Elle rentra en trombe dans ma chambre et me demanda ce que je faisais. Je lui montrai ma mère, mais bien évidemment elle ne vit rien. Armée de ses potions, elle me força à les avaler pour que le sommeil me gagne enfin. Les médicaments firent effet. A peine m'allongeai-je sur le lit que je sentis mes paupières se fermer, malgré toute la ténacité que je déployais pour les garder ouvertes.
Le lendemain, repensant à la scène qui venait de se passer dans la nuit, je restais muette sur mon lit. A un moment, j'entendis susurrer 'Aviva, Aviva!'. Je me retournais vivement et je vis mon double me narguer. Cette fois-ci, elle n'allait pas m'échapper, ma mère m'avait bien expliqué qu'il fallait que je mette de côté Irène. Je me ruai sur elle, mais elle paraissait si légère et immatérielle que je ne parvenais pas même à attraper un bout de sa robe. On aurait dit une méchante fée qui virevoltait autour de moi. 'Tu es moi, je suis toi', ne cessait-elle de pérorer de sa petite voix fluette. Elle se dirigea dans un des coins du mur. 'Là je pourrais lui faire son affaire'. Alors, de rage je me jetai dans l'encoignure. On me retrouva inanimée.
Le lendemain, quand j'eus retrouvé mes esprits, ma manière d'être avait radicalement changé. Je me laissai faire et ne dis plus rien. Jour après jour, je m'enfermai dans le mutisme le plus total. On essayait de me faire parler en usant de tous les stratagèmes possibles, mais rien n'y faisait. Le choc avait été trop violent. C'est ainsi que le docteur me donna l'idée d'écrire dans ce cahier. (...) »



-Voilà, je vous ai permis de lire les écrits de ma patiente, Irène Fischer. Etes-vous sûr de vouloir aller au bout de votre projet? Je ne suis pas certain qu'elle pourra vous apprendre quoi que ce soit de nouveau et de toute façon, elle refuse de parler depuis qu'elle s'est frappé la tête contre un mur. Et puis, nous ne sommes certains de rien. C'est un cas psychiatrique inhabituel, prononça le médecin en me toisant d'un air légèrement hautain.

Effectivement, je n'avais plus aucune certitude depuis que je m'étais plongé dans ce récit à la fois palpitant et cruel. Je crois que j'en savais assez et je ne me sentais guère capable d'affronter le regard de cette femme. J'étais trop bouleversé. Moi qui n'avais jamais connu mon père, mort dans des conditions dramatiques il y a une vingtaine d'années, j'avais toujours cru que personne ne pouvait se mettre à ma place et ressentir un tel manque. C'est sans doute cette absence qui m'avait décidé à étudier l'Histoire à la fac, et plus particulièrement le destin de ces enfants juifs abandonnés par nécessité. Je voulais me nourrir d'un passé qui n'était pas le mien afin d'apaiser les tourments dans lesquels il m'arrivait encore de me noyer. Mais l'histoire d'Aviva Stern m'avait laissé un goût amer. J'avais encore des comptes à régler avec mon propre passé, je n'allais pas intervenir dans celui de cette femme.
Au moment où je traversais le bâtiment en sens inverse, accompagné du psychiatre, je vis, à travers la vitre qui nous séparait, une femme aux longs cheveux grisâtres dénoués, immobile, les mains posées sur les genoux, levant un peu le menton comme pour poser une question. Peut-être était-ce la même qui m'obnubilait l'esprit depuis des années.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire