Mon Dieu, que ces gens d'esprit sont bêtes !
Pierre Choderlos de Laclos, Les Liaisons dangereuses (1782)
Né un 25 décembre, sa mère, qui terminait une thèse obscure en littérature, y avait vu un signe. Ses cours de philosophie sur la maïeutique platonicienne lui étaient revenus pendant qu'on lui injectait la péridurale. Alors que les contractions devenaient de plus en plus violentes et que Paul-Louis, son troisième mari, déglutissait en se tournant de trois quarts, elle avait crié "Maïeul". Trois fois.
Les sages-femmes n'y avaient pas prêté une attention particulière. Un "Taïaut" version embourgeoisée avaient-elles pensé. Tout de même, l'une d'elles resta interloquée quand elle remit le fils prodige dans les bras de la lettrée déconfite et qu'elle comprit à son ton mielleux que l'enfant naîtrait déjà avec un handicap: son propre nom.
Il grandit en fils unique. Loin du marasme urbain et des 'fréquentations sordides' comme se complaisait à répéter sa mère.
Ils habitaient dans la banlieue chic parisienne et Perle, à la fois mère névrosée, thésarde inachevée et maîtresse de maison complexée étalait un sourire de satisfaction chaque fois que ses amis venaient lui rendre visite.
-Vous comprenez, j'aime ressentir l'osmose entre les éléments. Pouvoir ouvrir la fenêtre de la cuisine sans inhaler des bouffées toxiques.
Au moment où elle prononçait ces paroles tout en arrosant ses herbes aromatiques, elle aspergeait par la même occasion Madame de Saint-Sauveur et son labrador qui passaient tous les jours, à la même heure, sous sa fenêtre. Offusqué de l'outrage fait à sa maîtresse, celui-ci se vengeait en laissant une de ces crottes-lingots devant le vieil hôtel classieux.
Paul-Louis avait hérité de cette ancienne demeure. Quand il avait rencontré Perle, qui sortait tout juste d'un divorce où elle avait réussi à ronger jusqu'à la moëlle son ex-mari, il lui avait tout bonnement proposé de s'installer avec lui et de s'unir à la mairie. Juste à la mairie, on est bien d'accord. Perle, en sceptique éclairée, était prise de vertiges chaque fois qu'elle entrait dans une église. Mieux valait éviter toute complication.
Loin d'être charismatique, Paul-Louis possédait quelquechose qui le maintenait cependant en tête de liste des bons partis que Perle s'amusait à tenir à jour régulièrement dans son carnet. L'argent. L'argent. L'argent. Elle avait toujours su choisir avec goût ses hommes. Elle avait le flair, aiguisé depuis sa plus tendre enfance.
Paul-Louis, commercial toujours en déplacement, laissait ainsi Perle libre de gérer comme elle le désirait le compte, l'appartement, les courses, ses cours de sophrologie, ses amants et le petit Maïeul.
A son entrée en Sixième, ce dernier avait déjà lu tout Claude Simon et sa mère l'inscrivit à l'Ecole Alsacienne. Le niveau y était beaucoup plus élevé que dans le public et une de ses anciennes amies khâgneuses y travaillait. Ca la rassurait. Elle avait pourtant appris quelque temps après la rentrée qu'un élève de Terminale avait mis fin à ses jours en se pendant dans sa chambre d'internat.
Elle avait ravalé sa salive, posé sa main aux longs ongles tout juste sortis d'une séance de manucure sur son coeur et avait essayé de sonder son fils sur cette affaire. Mais Maïeul ne semblait pas du tout préoccupé par cette histoire. Il s'attaquait à la poésie surréaliste et les questions incessantes de sa mère l'empêchaient de lire en toute tranquillité. Ses lubies le fatiguaient.
C'est ainsi qu'à dix-sept ans, bac en poche, Maïeul voulut goûter la vie sans avoir à subir un père soumis et une mère tyrannique qui ne cessait de se plaindre de sa thèse dont elle ne voyait pas le bout et de son fils qu'elle ne cessait de comparer à tous les anti-héros de la littérature.
Compatissant à sa souffrance, Paul-Louis lui permit d'utiliser les économies qu'il avait placées à la Lloyd's depuis que Perle était au troisième mois. 'Je ne l'ai pas ouvert avant, en cas de fausse couche. J'espère que tu comprendras et que tu ne m'en voudras pas. On ne sait jamais quand on a son premier enfant sur le tard' lui avait-il dit sur un ton résigné.
Maïeul, habitué aux envolées lyriques familiales, pinça la bouche tout en acquiesçant.
Il était vraiment temps de quitter ces lieux.
Elève brillant, il aurait pu entrer sans difficulté à Henri IV, mais Maïeul aspirait à tout autre chose. Il s'installa dans une chambre de bonne dans le 18ème et prospecta un peu partout pour dégoter un job.
Après quelques entretiens, il fut pris à Speed Rabbit et du jour au lendemain il se retrouva sur une motocyclette à livrer des pizzas à la pâte rance et au fromage caoutchouteux. Lui qui n'avait jusqu'alors monté que des chevaux et avait participé aux concours hippiques de sa ville natale. C'était donc ça la vraie vie ! Des frissons le parcouraient tout entier quand il enfilait son casque et qu'il traversait Paris by night.
Il se lia avec un jeune de son âge, Ludovic. Celui-ci riait devant les bourdes et la crédulité de son nouvel ami. Il vit aussi très vite que pour Maïeul l'argent n'avait aucune importance et il saisit l'occasion pour en profiter.
Ainsi, Ludo entreprit de lui faire découvrir les paradis artificiels et le milieu underground parisien. Mais avant tout, Maïeul voulait connaître autre chose qui commençait à le préoccuper fort sérieusement. La femme.
Un soir qu'ils avaient bien bu et fumé, Maïeul confia qu'il était toujours puceau et qu'il ne savait pas trop comment s'y prendre avec les filles. Ludo partit en crise de rire et dit qu'il allait régler cette affaire rapidement.
Le lendemain, après le boulot, Ludovic amena avec lui une soi-disante amie. Faustine. C'était une fille très aguichante. Brune aux yeux de biche, lèvres pulpeuses et rondeurs là où il fallait. Maïeul fut électrisé dès son apparition sur le seuil. Après avoir jonglé entre vodka, rhum et crack pour Ludovic, Faustine et Maïeul le laissèrent et se ruèrent, sans aucune pudeur, au lit. C'est Faustine qui s'occupa de tout, prévenue par Ludo de la tâche qu'elle devait accomplir. Maïeul, reprenant peu à peu ses esprits, se demanda à un moment s'il avait à faire à une professionnelle.
Ludovic, dans la même pièce, souriait devant la scène et continuait ses petits mixs. Tôt le matin, Faustine se rhabilla vite fait, secoua Ludo qui s'était endormi à même le sol et lui demanda le fric qu'il lui devait. Quelques heures plus tard, Maïeul se réveilla avec un puissant mal de crâne et hébété en voyant que tout ce beau monde avait disparu.
Ce ne fut que le préambule de la déchéance dans laquelle il allait plonger sans s'en rendre compte.
Ludo avait compris qu'il avait beaucoup d'ascendant sur lui. Il lui tenait des propos incohérents sur la mesquinerie des gens et de la vie. Heureusement, des substituts existaient qui permettaient d'oublier.
Leur quotidien se résumait à arpenter les différents quartiers parisiens à moto, se montrer polis, livrer la pitance et encaisser. Feu rouge, feu vert, bonjour, merci, au revoir. Bonjour, merci, au revoir. Au revoir. Au revoir. Au revoir.
La grisaille de l'hiver et des gens devint rébarbative. Maïeul commençait en avoir ras-le-bol. Après tout, son salaire, c'était de l'argent de poche. Il pouvait très bien s'en passer. Et il lâcha tout du jour au lendemain.
Il sombra. Au début, il profitait de ses matinées pour bouquiner, l'après-midi pour fumer et le soir pour se défoncer. Mais il n'eut bientôt plus l'envie, ni la force pour faire autre chose que de goûter à tout ce qu'on lui proposait. Il claquait des sommes astronomiques. Ludo avait toujours les yeux écarquillés devant l'argent qu'il avançait. Mais bientôt il devait se retrouver devant le fait accompli: la source était tarie. Plus de fric.
Ayant coupé depuis longtemps tout lien avec sa famille, Maïeul se retrouva à la rue. Ludovic, bien évidemment, avait du jour au lendemain disparu de sa vie. Il s'essaya à tous les vices. Sans trouver de solution valable sur la durée. De trafic en trafic, en passant par le trottoir quand il en avait encore la force et qu'il était sous l'emprise de puissants produits illicites, Maïeul devint méconnaissable.
Bien bâti, il devint rabougri, les épaules tombantes. Son visage s'était creusé. Ses yeux menaçaient d'exploser à tout moment. Il nageait dans ses restes de vêtements.
Il errait entre Saint-Denis et les quartiers Nord dans les différents squats dont il était devenu un habitué.
Il lui arrivait encore quelquefois de tenir une conversation sensée avec ses camarades de l'instant. Et personne ne le croyait quand il racontait d'où il venait. Un doux dingue, ce Maïeul !
Un soir de Noël, alors qu'il était en train de faire la manche à Paris, il entendit glapir deux voix féminines: 'Pas ici! Pas ici !' Un chien s'approcha de lui et le renifla pendant de longues secondes avant de déposer en guise d'offrande une crotte-lingot subtilement aromatisée.
- Vilain toutou, tu embêtes les gens !
- C'est pas tout, mais je vais rater la représentation à l'Opéra, moi, Madame de Saint-Sauveur. C'est exceptionnel un 25 décembre ! Je vous retrouve tout à l'heure.
Il avait reconnu le timbre autoritaire et prétentieux de sa mère qui tourna les talons.
Sans un regard.
dimanche 1 août 2010
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