Willem de Kooning
(1904-1997)
Voilà. Vous êtes probablement assis en tailleur sur le lit ou au bureau, jambes écartées. Peut-être même en caleçon ou shorty, rejetant tout le carcan des convenances, après une journée où vous étiez engoncé dans votre smoking. A moins que vous n'ayez carrément pris les toilettes d'assaut, ordinateur sur les genoux, dévoré par la curiosité. Ou, qui sait si dans un accès de boulimie vous n'avez pas enfourné le paquet de M&M's qui traînait tout en faisant défiler de vos doigts graisseux le texte que vous êtes en train de lire sur votre PC...
Et vous vous demandez ce que je vais bien pouvoir vous raconter. Encore une histoire de prof, de personnage aux appétits morbides et farfelus ou bien de fou furieux cherchant à faire exulter sa vérité. Quand on mixe un peu des trois, ça donne ça :
- Quelle salope quand même ! Ca se fait prier pour se faire inviter, ça picole sec aux frais de la princesse et sans aucun état d'âme ça jette sur papier ces trucs obscènes. Impression d'avoir été dépouillé. D'avoir été le jouet d'une stratégie bien calculée. Moi qui pensais qu'elle m'estimait un peu. Je lui avais même conseillé l'un ou l'autre bouquin qu'elle n'avait même pas lu. Une prof de Français en plus ! Connaissait même pas La Mort est mon métier. Et puis, elle aime Ionesco et fait lire L'Etranger. Comme ça m'avait fait chier à leur âge.
'Tain je la croyais sympa et tout. Le genre de nana qui ne se prend pas la tête. Et voilà ce que je lis-- et encore je ne vous mets que des extraits, car j'en prends assez pour mon grade :
« Le Crapé. C'est un ex qui avait trouvé ce surnom en le croisant à la sortie d'un Kebab. Je trouvais que ce pseudo lui allait comme un gant. Mélange de « crapaud », « trapu » et « barré ». Faut dire que son allure bûcheronne n'inspirait pas de doux sobriquets. Grand et massif. Taillé dans un bloc.
Les premières années, il arrivait au collège à vélo et une forte odeur de sueur lui collait à la peau. Un fauve revenu de chasse. Il ne prenait pas soin de lui. Pour preuve, sa longue queue de cheval rêche nouée à la va-vite et son rasage douteux. Il parlait toujours d'une voix grave, un peu rauque et vulgaire. Comme si d'un moment à l'autre, ça allait dérailler. C'est ce qui se passa. D'une certaine façon. Grande gueule, mais se la bouclait quand sa femme venait l'attendre avec leur rejeton.
Elle ? Petite, très brune, des restes de grossesse qu'elle essayait de faire disparaître en ne mangeant plus de viande. Un assez beau visage, à vrai dire. Sourcils bien épilés et arqués. Yeux bleus. Frustration transparaissant dans ce regard transparent. Instit'. Bon, évidemment, moins de prestige que prof, mais au moins, elle savait comment éduquer le petit. Lui n'avait pas la main.
Ils se disputaient souvent concernant l'enfant. Mais, las de se buter contre quelqu'un qui était persuadé que le bon sens lui était inné, il abandonnait. Elle permettait tout, ayant lu quelques essais obscurs. Un enfant devait être « maître de ses expériences ». Et puis, toute limite imposée rejaillissait plus ou moins pernicieusement à l'adolescence.
Ces derniers temps, son visage trahissait un mélange d'anxiété et de mal-être. Un matin, aux alentours de huit heures, en montant à l'étage pour déposer photocopies et affaires personnelles, nos regards se croisèrent en ouvrant la porte de nos salles de classe respectives. Il m'appela à voix basse. Rictus à la lèvre inférieure. Légère émotion qui le fit cligner des yeux. Echange banal sur tel et tel élèves. Avec les années, il avait mis de l'eau dans son vin. Quand la faux du malheur nous coupe l'herbe sous les pieds, on considère autrement les vies déjà pourries à la racine. (...)
Sans crier gare, il m'annonça que ça se passait mal avec sa femme. Un peu interloquée par un tel aveu, je le toisai. Regard interrogateur. D'un trait, les mots se bousculèrent : séparation, divorce, garde partagée, mutation. Ne pouvait pas se permettre de se prendre un appart' en attendant. La maison avait coûté bonbon. Tension permanente entre elle et lui. Sa mâchoire saillante se contracta. Un peu gêné. Clignement des yeux.
De nature maladroite et peu habituée aux paroles de réconfort—la grandiloquence dans les sentiments m'avait toujours fort effrayée-- un « Ah! » de surprise desserra ma gorge enserrée par tous ces mots qui s'étaient précipités pour l'étrangler.
C'est sur cette interjection que chacun s'en retourna vaquer à ses occupations. Le sujet ne fut pas remis sur le tapis. Pas même la plus petite allusion.
En salle des profs, pour donner l'illusion de sa contenance, les blagues les plus crues et les propos racistes fusaient. Et il y trouvait du répondant. Surtout chez ses collègues masculins. Aussi auprès de certaines bécasses. A ce moment, du haut de ses 1 mètre 90, sa tête faisait de petits mouvements. Ses propos scabreux avaient eu leur petit effet. Un vrai coq de basse-cour. Le taux d'adrénaline se décuplait. Son cou se gonflait. Rougissait. Sa pomme d'Adam saillante menaçait d'éclater. La satisfaction était telle qu'il allait dans la salle attenante. Non pas dans un but précis, mais il fallait juguler la sensation qui l'irradiait de l'intérieur. Les bécasses prenaient alors un faux air dégoûté. Mais, sous leurs traits d'offusquées se lisait l'approbation.
Dans la salle à côté, le paroxysme atteint, les sensations s'amenuisaient. Il reprenait ses esprits. Se grattait au bon endroit. Faut dire que ça faisait quelques mois qu'il n'avait plus eu le droit d'honorer sa femme.
En cours, il ne pouvait s'empêcher de reluquer certaines minettes aux formes avantageuses. Surtout l'une. Kiara, quatorze ans. Brunette, bronzée, cheveux teints, frange voilant le regard, maquillage outrancier, moue dédaigneuse. Fille-femme. Vamp de pacotille. Dans toute sa splendeur. Il ne cessait de la traiter de noms peu flatteurs. D'autres se gaussaient à ses côtés. Mais, c'est toujours lui qui poussait le bouchon. Plus loin. Chaque jour davantage.
Il fantasmait aussi sur la nouvelle collègue qui arriverait à la rentrée. Qui sait...Seul hic : son nom à consonnance hébraïque. Devrait faire attention à ses blagues douteuses. C'était presque devenu un rituel. A chaque repas, il ne pouvait s'empêcher d'accompagner son persiflage antisémite de son rire gras. Enfin, évidemment, fallait le prendre au second degré. Il n'était pas comme ça. Un peu soulagé tout de même d'apprendre que cette collègue avait refusé son affectation. Pourrait ainsi continuer à en lancer de plus belles sans scrupule.
Cependant, malgré ses manières et son parler rustres, on devinait le bon bougre. Je pressentais des antécédents familiaux lourds à porter. A demi-mot, parfois, il lâchait une pique glaciale. Sa mère. Des humiliations subies à l'école. Ces confidences arrivaient toujours sans crier gare. Le plus souvent quand nous nous retrouvions seuls en salle des profs. Par un hasard quelconque.
Plongée dans mes copies, j'accumulais difficilement les points et quarts de points-- mal à l'aise avec les chiffres, je recalculais plusieurs fois pour être sûre de ne pas me tromper. Et là, comme si de rien n'était, une phrase assassine dévoilant un passé affectif claudicant me sautait au visage. L'échafaudage mental de demi-points se réduisait alors en poussière. Tous les chiffres s'envolaient des copies et se mêlaient à la coulée amère des mots du Crapé. Mon regard se levait lentement, cherchant à rattraper des points par-ci, par-là, mais butait infailliblement contre les lèvres de mon collègue. Tel un étau, elles se desserraient, soulagées d'y faire passer un mince filet d'air. (...)
Un matin, comme chaque matin, je m'affairais dans ma salle de classe avant l'arrivée des élèves. Titre de la séance au tableau. Vérification des feutres. Exposé d'un tel à afficher. Billet d'absence préparé à l'avance. J'avais prévu d'étudier une chanson de Gainsbourg avec les 4èmes. J'installais l'ordinateur, mais je me rendis compte que j'avais oublié les enceintes à la maison. Je me souvins que le Crapé en disposait et qu'il m'avait donné le feu vert pour les prendre dans sa salle quand bon me semblait.
J'étais déjà devant sa porte, prête à tourner la clé dans le verrou, quand un bruit étouffé retint toute mon attention et m'empêcha d'aller au bout de mon geste. Je tendis l'oreille. Comme j'arrivais toujours très tôt au collège, personne ne rôdait encore dans les parages. Le silence dans lequel l'étage était plongé décuplait le mélange de pleurs et gémissements sourds qui me parvenait.
Ma première pensée fut pour une femme de ménage. Peut-être que l'une d'entre elles déversait son chagrin, seule, au milieu des chiffons, Javel et autres produits désinfectants. Mais, une plainte prolongée qu'on tentait d'étouffer me laissa songeuse. La curiosité me dévorait.
Avec la plus grande précaution, j'entrouvis la porte. D'abord, je ne vis rien. La salle était entièrement plongée dans la pénombre. Puis, peu à peu, je parvins à distinguer, à côté du bureau, une masse informe. Recouverte entièrement d'un sac de couchage. Une respiration lourde s'écrasait contre les murs dénudés de la pièce. Une odeur de fauve s'infiltra doucereusement à travers mes narines.
N'y tenant plus, je refermai derrière moi la porte qui n'avait laissé échapper qu'un faible rai de lumière. Je m'approchai à pas feutrés, quand malencontreusement, je butai contre une table. Crispation du visage. Main à la taille. Au bord des larmes. Douleur aiguë. Je serrai les dents, mais un soupir à peine audible s'échappa. Malgré moi.
C'est à ce moment que j'aperçus la queue de cheval dépassant du sac de couchage. Un « Non ! » d'horreur et de stupéfaction résonna intérieurement. Je perdis mon sang-froid et voulus me ruer à l'extérieur. Une main m'avait déjà attrapé le bras. Un « Je ne savais pas... » fut balbutié. Respiration forte et hâchée en guise de réponse. Je devinais la couleur du visage du Crapé. Comme la mienne. Rouge de honte. Sa main tremblait en m'agrippant le bras. Bouée de secours humaine. Son 1 mètre 90 me parut ridiculement petit. Je n'avais qu'une hâte: qu'il me lâche. C'est ce qu'il fit. Encore abasourdie, je restai paralysée quelque instant sur place.
Je devinai qu'il s'était fait jeter de chez lui. Il me le confirma par des bribes de mots entrecoupés de petits sanglots qu'il tentait de ravaler. J'ouvris la porte, lui lançai un dernier regard. Abattu, il n'ajouta rien. Baissa la tête. Cruellement grotesque dans son caleçon taché. J'oubliai les enceintes et le laissai seul à son sort.
Vingt minutes plus tard, les cours commençaient. J'improvisais. (...)
Depuis ce jour, le Crapé évite mon regard, ma présence, mon nom. Les blagues salaces ont pris fin. Comme par magie. Les collègues, avides, essaient de le relancer. En vain. Ils ne savent pas. Il sait que je sais. »
-L'enfoirée ! Un ramassis de mensonges. Elle peut crever pour la sortie à Versailles avec les 4èmes ! Heureusement que je me casse l'an prochain. De toute façon, c'est une grosse laxiste, cette gonzesse. Elle n'a que ça à faire. Ecrire et détruire.
Que devrais-je ajouter à cela ? Je suis ouverte à toute suggestion. Là, vous êtes arrivé au bout. Peut-être un peu déçu par la chute. Peut-être auriez-vous aimé un truc encore plus dégueulasse et pervers. Un personnage plus noir. Emprisonné dans ses travers. Pas d'inquiétude. Le monde des profs regorge de potentiel à exploiter. Une pincée de faits véridiques, une petite touche d'imagination débridée et le tour est joué. Il y en aura d'autres. Mais là, je compte m'atteler à La Mort est mon métier. Le Crapé m'a tout de même un peu complexée...

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