Deuxième étage, les portes de l'ascenseur s'ouvrent. Une odeur de médicament me happe. Il sera difficile par la suite de m'en débarrasser. J'aurai l'impression, même plus tard dans le train, que tout mon être en est imprégné.
Trois vieilles, assises sur un banc, dodelinent de la tête. L'une d'entre elles retient à peine son tricot. Les nervures violacées de sa main attirent mon attention. Son alliance semble s'être incrustée dans l'annulaire, preuve que certaines choses résistent au temps. Elles ne prononcent aucun mot, je reste figé. Elles ne m'ont même pas aperçu. Les trois sont vêtues de jupes à l'ancienne leur descendant au-dessous du genou et de collants opaques qui ne réussissent pourtant pas à masquer leurs varices.
Elles semblent être occupées à démêler les affres du destin de leurs enfants et petits-enfants. Mais peut-être que mon imagination me joue des tours. Elles ne pensent peut-être à rien et ne sont sensibles qu'aux saisons qui passent. Ou bien elles attendent quelqu'un de particulier et alors à ce moment-là, elles lèveront la tête, car d'instinct, elles reconnaîtront son pas, son odeur.
Les murs sont verts clair et par endroits on remarque une ligne blanche, comme si le peintre avait voulu laisser une ligne d'espoir, un fil qui ne s'arrête jamais, mais qui peut sans doute aussi emmêler l'esprit de ces personnes âgées. Je décide de le suivre. Une autre vieille en fauteuil roulant me sourit et me parle en alsacien. Ne comprenant pas, je m'approche d'elle. Elle m'agrippe et tente de se lever. Ses doigts se crispent sur moi à tel point que je sens le bout de ses ongles entrer dans ma chair. De faible constitution, elle retombe un peu brutalement. Une infirmière toute guillerette arrive et lui dit qu'elle n'a pas le droit de se mettre debout, qu'elle risque de se faire très mal. Tout en lui parlant, elle bombe le torse fièrement, puis se penche pour la remettre droite. J'ai l'impression d'assister au combat de deux forces inégales : l'une incarne la vigueur, la sève coulant à flots dans les entrailles; l'autre me fait penser à une fleur desséchée dont la tige menace de se plier. Elle en profite aussi pour me dire qu'on ne peut rentrer comme ça, que le personnel ne fait pas son boulot, qu'elle est débordée, qu'elle ne peut pas s'occuper de moi. Je n'ajoute rien à sa tirade et continue mon bonhomme de chemin.
J'arrive dans une salle qui a des allures de cafétéria. C'est à ce moment-là que j'entends une voix que je reconnais bien:
-Ben Julius, ça alors! Il est où l'autre?
Celle qui vient de m'apostropher, c'est Oma, ça veut dire 'mamie' en allemand. Elle est particulière Oma, je l'aime bien. C'est une petite femme qui a un sacré caractère et qui ne peut s'empêcher d'ajouter des commentaires à tout bout de champ. Parfois ça en devient agaçant ou même gênant. Ellle dit tout haut ce que les gens pensent tout bas. Alors évidemment, vous comprendrez pourquoi, par moment, on aimerait disparaître illico presto.
Là, elle est en train de boire son café près d'un vieux monsieur paisible d'apparence. Pourtant, il a une main posée sur sa jambe comme s'il voulait calmer son genou qui tremble un peu. Ses cheveux blanc neige sont séparés par une raie sur le côté, ça lui donne un air distingué.
Oma, elle, détonne: sa chevelure emmêlée et rêche montre qu'elle ne prend pas soin de son apparence. Ses ongles sont entièrement rongés. Ca, je le sais aux pansements qui cachent tous les doigts d'une main. Une semaine, c'est l'une; la semaine d'après, l'autre. Malheureusement, ses efforts sont vains. Dès qu'ils se retrouvent à l'air libre, elle se jette dessus comme un prédateur sur sa proie.
Autour du cou, elle a un pendentif en or, probablement un cadeau ou un héritage de sa mère, je ne suis plus sûr. Elle le met souvent en bouche. On lui dit tout le temps de l'enlever, que ce n'est pas propre. Evidemment, elle n'en tient pas compte, et du coup de petits boutons font irruption aux commissures. Quand elle se penche sur moi, je les distingue nettement. C'est vrai que ce n'est pas très esthétique et absolument pas hygiénique. Mais changer les habitudes d'Oma reste une mission impossible. C'est comme les idées. Difficile de lui faire admettre que l'on peut avoir une autre opinion qu'elle. Tout le monde doit se taire quand elle soutient mordicus des choses parfois totalement aberrantes. La réciprocité dans l'écoute n'existe pas. A peine comprend-elle que ton avis diverge du sien, qu'elle fait un geste de la main pour mettre fin à la discussion. A ce moment, ses sourcils se froncent, ses yeux se renfoncent dans leur orbite, sa fine bouche mime le dégoût, son menton se rétracte et toi, tu comprends que c'est peine perdue: elle ne t'écoutera plus et passera à autre chose.
Son café fini, elle se lève et je me mets à la suivre. Avec moi, elle est particulièrement gentille et ne s'énerve jamais. Faut dire que je suis de bonne composition. Elle propose alors de me montrer les lieux. En fait, je connais déjà, je suis déjà venu plusieurs fois avec son fils. Mais vu qu'elle doit sûrement se sentir seule ici, elle profite de la moindre visite pour parler de son quotidien et, fidèle à son habitude, se plaindre de tout.
Là, elle ouvre doucement une porte. Je glisse ma tête et aperçois quelques mamies sur des tapis de gym. Les hommes sont en sous-effectif, mais le peu qui suit le cours a l'air de prendre ça très au sérieux. Intérieurement, je souris quand je les vois en position-oeuf. Certains ont l'air vraiment ridicules, leurs bras ne parviennent pas à encercler leurs genoux. Je me dis que j'ai de la chance, je ne connaîtrai jamais ça. Le professeur -j'ai oublié de dire que c'est une femme, et vu que j'ai employé le masculin, parce que je n'aime pas féminiser les noms de profession...enfin bon je m'égare, revenons à nos moutons- donc, le professeur est vêtu d'un cycliste noir, d'un tee-shirt large qui lui cache les fesses et de baskets toutes neuves. Ses mouvements sont beaucoup plus amples et ronds que les autres et dans sa voix on sent qu'elle encourage ses élèves.
Oma me montre d'un geste las ces sportifs, comme pour me dire qu'elle ne comprend pas pourquoi s'acharner à faire tout ça, alors que certains ont déjà un pied dans la tombe. C'est une de ces expressions-type, ça. Il faut toujours qu'elle exagère. Selon elle, tous ces séniles qui vivent ici- ce n'est pas moi qui emploie ces termes, mais je les ai tellement entendus...- gangrènent l'ambiance et influent sur le moral des personnes valides et qui ont toute leur tête. Elle n'arrête pas de répéter qu'elle se sent deux fois plus vieillir depuis qu'on l'a mise là. Quelquefois, quand elle dit ça, les larmes lui viennent toutes seules, et elle se met à repenser au bon vieux temps.
C'est vrai, quand j'y pense, que c'était la belle époque. Enfin, avant que l'autre arrive. On était, Oma et moi, tous les deux dans la grande maison. L'ancienne demeure familiale. Elle n'aimait pas recevoir de monde, ça la mettait dans tous ses états. Je reconnais qu'on ne pourrait pas la qualifier d'hôte accueillante, même avec ses propres petits-enfants. Avec moi, par contre, il en était tout autre. Elle passait beaucoup de temps à me bichonner, me faisait entièrement confiance et je pouvais sortir et rentrer quand je voulais.
La maison était grande, peut-être même trop pour nous deux. Dans la journée, Oma était souvent seule. Elle aimait se poster devant le buffet de la salle à manger. Ce vieux meuble recelait à lui seul tous les secrets de sa vie. Après avoir passé sa main sur lui pour épousseter des saletés invisibles ou bien peut-être pour prouver combien elle lui était attachée, ses yeux se posaient sur les photos qui le décoraient. Quelquefois, elle prenait l'un des cadres dans ses mains, l'approchait d'elle et un léger sourire naissait. Sans doute son esprit replongeait dans le passé, elle se rappelait une scène particulière. Cela faisait partie des mystères qu'Oma ne m'avait jamais révélés.
Nous vivions au jour le jour en harmonie. Jusqu'au jour où il vint la voir. Son dernier fils. Celui qu'elle avait toujours chouchouté. Il ne m'aimait pas et moi non plus. Quand j'essayais de surprendre une de leurs conversations, il me montrait du doigt la porte et me hurlait dessus. J'ai tout de même réussi à comprendre qu'il vivait un mauvais moment et qu'il comptait sur elle pour s'en sortir. Oma, affolée, ne savait que faire. Elle joignait ses mains en implorant que la situation s'arrange. Ces habitudes étaient perturbées et elle se sentait perdue. D'autant plus que son fils, dépité par les échecs qui se multipliaient, commença à s'en prendre à elle.
Au début, il haussa le ton, puis peu à peu sa voix monta de volume et il ne s'adressa à elle que par grognements incompréhensibles qui alternaient avec des hurlements sauvages. Terrifiée, Oma se bouchait les oreilles et se recroquevillait sur elle-même. Moi, je m'enfuyais bien vite, ne supportant pas ces cris hystériques.
Puis, un jour, revenant d'une promenade, je l'interceptais en train de la gifler. Je vis Oma porter sa main sur la marque rouge qui ornait sa joue. Témoin de ce spectacle, j'essayais tant bien que mal de m'attaquer à lui, mais mes efforts ne valaient pas grand chose face à sa stature imposante. Son ventre bedonnant ne l'amollissait pas, car sa taille rivalisait presque avec les deux mètres. Il ne prenait jamais la peine d'enlever ses chaussures de ranger, manière pour lui de mieux s'imposer. Je n'avais qu'une crainte: qu'il me chasse à jamais de la maison.
Petit à petit, Oma se renferma sur elle. Elle n'osait plus bouger, de peur que son benjamin lui fasse des remontrances ou la frappe. Elle se mit à rester cloîtrée dans son lit, avalant somnifères à la suite pour s'endormir au plus vite et ne plus subir toute cette violence.
Son fils s'étalait dans toute la maison. Il empilait ses papiers sur la table à manger, sur les lits inoccupés de ses frères et soeurs. Il sortait même les produits frais du congélateur et les laissait pourrir sur un couvre-lit ou sur une table de chevet. Evidemment, il ne s'occupait pas de moi et je dus me prendre en main. Affamé, je me ruais sur les aliments qu'il abandonnait à l'air libre. Les boîtes de conserve étaient trop difficiles à ouvrir, par contre je m'en sortais assez bien avec le jambon sous emballage, les biscuits ou encore les yaourts. Un jour, revenant de je ne sais où, il me prit en flagrant délit. Il se rua sur moi, voulut m'attraper, mais plus malin et plus agile, je réussis à déguerpir bien vite de cet endroit.
Toujours très attaché à Oma malgré tout ce qui se passait, je venais la voir dans son lit. Elle me faisait beaucoup de peine, allongée avec encore tous ses habits et son pendentif qu'elle suçotait comme une petite fille. Ses joues s'étaient creusées, son regard s'assombrissait, ses mains prises d'un tremblement involontaire et continu.
-Ah Julius, regarde la pauvre Oma! Si c'est pas triste! Son propre fils en plus!
Alors, je venais m'asseoir près d'elle et incapable de trouver la moindre parole qui la réconforterait, je la regardais, plein de pitié. Elle me frottait un peu la tête et me laissait à nouveau vagabonder.
Je compris que la situation s'était vraiment dégradée le jour où une voiture vint la chercher et l'emmena loin d'ici. Seul, je perdis tous mes repères. Il ne restait plus qu'un tyran qui, même sans sa victime sous la main, continuait à grogner et à se frapper la tête contre le mur. Heureusement, un autre des fils d'Oma arriva un après-midi à l'improviste. Il fit le constat amer que la maison était devenu un taudis en quelques mois. Il allait repartir, quand j'émis un petit bruit pour me faire remarquer. Il tourna la tête et m'aperçut:
-Ah ça alors, toujours là toi? Tu ne dis rien, mais tu as dû en voir des choses...
Puis, il me prit dans ses bras et m'emmena avec lui dans la maison de retraite. Cela devint un rite. Chaque samedi, nous prenions le train pour rendre visite à Oma. Elle était toute contente dès qu'elle nous apercevait. C'était son petit moment de bonheur.
Voilà, je repensais à tout ça au moment où Oma venait de refermer la porte de la salle de gym et que je vis ses larmes couler en silence.
Tout à coup, une voix bien connue me fait sursauter:
-Julius! Mais tu es là! Je t'ai cherché partout depuis notre arrivée à la gare! Je me suis fait du mouron et je pensais déjà que tu t'étais fait écraser!
C'était le fils d'Oma, le gentil, celui qui m'avait recueilli. Je ne pus que pousser un 'miaouu' de malice. Pas de quoi fouetter un chat...
dimanche 1 août 2010
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