Je hais les voyages et les explorateurs.
Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques
Porte ouverte avec fracas. Bouche pincée. Démarche nerveuse jusqu'à son casier. Demi-tour pour s'en aller. Lorsqu'elle m'aperçoit. Fonce sur moi. Je remarque que sa santé se détériore. Jour après jour. Lui en ai déjà touché deux mots. Avec tact. Discrètement je l'observe. Avec minutie.
La première chose qui frappe ? Son manque de goût vestimentaire. Un jour vieille fille. Un autre gothique lolita. De seconde zone. Ses lunettes la vieillissent de dix ans. Me suis toujours demandé si c'était dans le but d'en imposer aux élèves. Je ne crois pas. Ses joues creuses sont parfois recouvertes d'un fond de teint. De mauvaise qualité. Qui dégouline à la moindre hausse de température.
Obnubilée par son poids. A tel point qu'elle ne mange plus en salle des profs le midi. Ou alors un sachet de petits gâteaux. Soi-disant diététiques.
Un détail qui jure avec ce portrait peu flatteur : ses mains. Je dois dire que cette partie du corps m'émeut. Vraiment. Les siennes sont blanches. Fines. Aux doigts longs. Dignes d'une dame de haut lignage échappée d'un roman courtois. Je peux me perdre dans leur contemplation. Elle n'y prend pas garde. Grâce insoupçonnée.
Pourtant, tout son être est haletant. Crispé. A bout de souffle. Elle se plaint de ses maux de ventre. Refrain devenu lancinant. Mais, chaque fois qu'elle clame haut et fort qu'elle risque l'ulcère et nous commente sans retenue ses radios, ses mains se déplacent dans l'air. Sereines. Puis retombent sur son abdomen. Moelleusement. Contraste saisissant.
Un flot de paroles me submerge. Tout y passe. Du programme des 3èmes à sa récente épilation.
Tu sais, je suis très pudique. Alors, quand l'esthéticienne m'a demandé de me mettre en culotte la première fois, tu comprends, je n'étais pas du tout à l'aise. Je suis quelqu'un de pudique. Ce n'est pas évident, tu sais. Ca fait mal, mais j'adore la sensation d'avoir les jambes toutes lisses après. Puis, mon mari, il aime bien. Après, tu vois, il me caresse deux fois plus. Je suis sûre que ça joue. Tu crois pas, Salomé ?
J'esquisse une moue dédaigneuse. Fascinée par tant de pudeur. Je ne peux m'empêcher de glisser subrepticement la main gauche sur ma cheville droite. Et de remonter un peu. Ah oui, quand même... Constat muet de l'état de ma pilosité.
Sinon, je stresse. Tu ne peux pas t'imaginer. Je n'ai pas encore abordé les propositions subordonnées avec mes 3èmes. En plus, t'as bien vu, l'année dernière, c'était très porté sur la grammaire, le sujet de Brevet. J'ai passé tout mon week-end à faire un topo là-dessus. Je me suis inspirée de Bordas. Non, mais franchement, Hachette Education, c'est vraiment n'importe quoi, cette édition. Je ne comprends même pas pourquoi on en a commandé un nouveau stock. Toi, t'en es où avec les 3è 5 ? Comment lui dire que chaque vendredi, à ma dernière heure de cours, je ne pense qu'à Paris. Qui m'attend impatiemment. Prêt à m'enlacer. Me faire virevolter. Tout oublier. Pour mieux me dévoiler la Beauté au détour d'un coin de rue pavée.
Alors les propositions subordonnées... Ce n'est pas que je néglige cet aspect résolument indispensable au bon maniement de la langue française. Mais, je ne vais pas discourir maintenant sur ma vision de l'éducation et de l'enseignement de ma matière. Pas ici. Ce n'est pas le lieu propice. Une autre fois.
Ma collègue Eline, dont je vous ai brossé un rapide portrait, correspond au stéréotype du prof âgé entre 25 et 30 ans. Qui a choisi ce métier un peu par dépit. J'ai fait L, parce que je suis nulle en maths. Et puis bon, à part instit' ou prof, y'a pas trop de choix. Je vous avoue que ça commence légèrement à me prendre la tête―et je reste encore très correcte-- quand j'entends dire qu'à part prof, la filière littéraire ne mène pas à grand'chose. Je confirme, ça ne mène pas à grand'chose. Surtout quand on ne s'intéresse à rien. Qu'on se vautre devant Secret Story. Qu'on se régale devant son petit écran des découvertes de bébés congelés en puisant goûlument dans son assiette de frites. Ah, t'as vu ça, c'est dégueulasse ! Comment elle a pu faire ça, cette meuf ! 20 heures pétantes. Ah oui, parce qu'après y'a encore je ne sais quel navet sur telle chaîne câblée. Mais, je m'éloigne.
Eline représente aussi le conformisme dans lequel se vautre sans s'en apercevoir la jeunesse d'aujourd'hui. On rencontre quelqu'un. A la va-vite. Pas l'amour fou, mais bon le garçon a l'air sérieux. Il a un boulot. Tu sais, j'ai beaucoup de responsabilités. Il gagne assez bien sa vie. Encore mieux, il est prof. On a les mêmes vacances. On se voit bien s'engager avec lui. Se marier. A la mairie. A l'Eglise aussi. On s'est toujours moqué des cathos-jupettes et de la religion. Mais soudainement, le sacré reprend du poil de la bête. Enfin, ça reste très bling-bling. Le truc, c'est la belle robe de princesse. Le costard-cravate de son homme. Hum, un peu mal mise ta cravate, chéri. On invite aussi deux cent personnes. Dont plus de la moitié inconnue jusqu'alors au bataillon. Putain, Jeannine, on est obligés, sinon ma mère va tirer la tronche. Mais, ça fait bien et la famille apprécie. Puis bon, si on veut son voyage de noces aux Maldives...
Ensuite, on s'endette pour vingt ans. Mais, au moins on a un terrain. Ca fait classe de dire qu'on est propriétaires. Ca nous rend matures, adultes aux yeux des autres. Après, le chien. On lui trouve un nom débile. Fizouille. Fizzi. Feta. Fifoune ? On se sent tout à coup un peu moins seuls. Ouf ! Oui, parce que mine de rien, vu qu'on a tout fait un peu dans la précipitation, on se rend compte que finalement on ne partage pas tant que ça avec son homme. Heureusement, France 3 est là pour combler les moments d'on-ne-sait-plus-quoi-se-dire. Y'a Thalassa ce soir, je ne veux pas rater ça. En plus, c'est sur les Maldives. Puis, comme toutes nos copines se mettent à pondre, on se dit que c'est peut-être aussi notre tour. Alors qu'on parlait encore de trekking au Pérou il n'y a même pas six mois.
Et puis, un jour, ça arrive. Porte ouverte avec fracas. Bouche pincée. Démarche nerveuse jusqu'à son casier. Demi-tour pour s'en aller. Lorsqu'elle m'aperçoit. Fonce sur moi. Discrètement je l'observe. Avec minutie.
Décoiffée. Yeux cernés. Figure blême. Rouge pétant aux lèvres. Flotte dans son pantalon. S'énerve toute seule contre le cahier de textes des 5èmes qui n'est pas à sa place. Mais ses mains subliment toute cette nervosité.
Un flot de paroles me submerge. Tout y passe. De World of Warcraft à sa procédure de divorce bien avancée.
Tu sais, avec Tim (le futur ex-mari), on passe nos week-ends sur les jeux en réseau. Ca nous arrive de nous coucher à 5 heures du mat'. Ce qui est génial, c'est qu'on peut parler aux autres joueurs. Bon, par contre, comme on joue dans la même pièce,Tim et moi, il nous arrive très souvent de nous engueuler. Moi, c'est vrai, je m'emballe et du coup, sans faire gaffe, je me mets à parler d'une voix forte. Voire crier sans m'en apercevoir. Ca fait qu'il n'entend plus ses interlocuteurs. Alors on se prend le chou. Et toi, tu joues ? Si tu veux, je peux te prêter des jeux et je te filerai certains codes. Comment lui dire que je raffole des discussions riches et enflammées. Que je peux tomber sous le charme d'une pensée exaltée. Que je suis une amoureuse de l'humain. A un détail près. En chair et en os. J'aime voir les gestes accompagner en cadence la parole. Surtout le visage. Divulguant ce que la bouche passe sous silence.
Observer les rides. Le petit creux au front, reliquat d'une maladie infantile. Le froncement de sourcils. Le mascara qui a coulé à cause d'un rire non-maîtrisé transformé en pleurs. Le regard las, espiègle, dépité, inquiet, fuyant, affirmé, haineux, protecteur. Le frémissement des lèvres. L'alignement ou pas des dents. Le velouté des joues ou l'esquisse d'une barbe, et...
Sinon, Salomé, j'ai un conseil : ne te marie jamais. Ca n'apporte que des merdes. En plus, tu sais, les hommes n'ont pas vraiment évolué. Malgré tout ce qu'on dit. C'est toujours toi qui te tapes tout. Ménage, cuisine, papiers, gosses... Enfin, là, tu le gardes pour toi, mais je me suis mise avec Ewan. Tu sais, mon meilleur ami. Je t'en avais déjà parlé. Lui, il n'est pas du tout comme ça. Et tu sais quoi ? Il est alsacien.
Je réprime avec difficulté un sourire moqueur. Je remarque, une fois de plus, que les gens n'aiment pas se retrouver en tête-à-tête avec eux-mêmes. Pas facile de s'apprivoiser. Pas facile de se dégager des images d'Epinal que la société fait véhiculer. Pas facile de s'assumer. De tenir debout dans un monde brinquebalant.
Et puis, un jour, ça arrive. Porte ouverte avec fracas. Bouche pincée. Démarche nerveuse jusqu'à son casier. Demi-tour pour s'en aller. Lorsqu'elle m'aperçoit. Fonce sur moi. Discrètement je l'observe. Avec minutie.
De plus en plus pâle. La sueur perle sur son nez. Lunettes qui glissent. Visage très amaigri. Yeux brillant de fatigue. Frisson imperceptible qui parcourt ses épaules. Toux sèche. Et toujours ses mains. Enfin, sa main droite. Qui frôle sa gorge. Caresse apaisante.
Un flot de paroles me submerge. Tout y passe. De notre principal incompétent à sa prise de Prozac.
Ah Salomé, si tu savais....
Je n'ai pas pu vous retranscrire ce qu'Eline venait d'entamer. Elle est tombée dans les pommes. J'ai fait comme j'ai pu pour la traîner à l'infirmerie. Elle m'a fait peur sur le coup. C'était malheureusement prévisible.
Au fait, je ne sais pas si le clin d'oeil à Lévi-Strauss vous a paru évident. Moi, je hais le monde de l'éducation et ses sbires.
dimanche 1 août 2010
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