mardi 30 août 2011
dimanche 26 septembre 2010
Dans la famille Séveron, je demande... mari et femme
La diplomatie est l'art de faire durer indéfiniment les carreaux fêlés !
Charles de Gaulle
Vous le savez comme moi : je ne sais combien de célibataires rencontrent, puis côtoient leur dulcinée ou tendre sur leur lieu de travail. L'Education Nationale n'échappe pas à la règle.
Le collège où j'enseigne, niché au fin fond de la Seine-et-Marne, se targue d'être « collège-pilote ». Depuis l'année dernière. Pour vous donner une petite idée, cela signifie que nous sommes au top du top en matière d'équipement informatique, tableaux numériques, « Cartable en ligne » et tutti quanti. Tout ce progrès technologique dont le but sournois est, petit à petit, d'accueillir de plus en plus d'élèves par classe. Du rendement, du rendement ! Il faut vivre avec son temps, paraît-il.
Si l'on comptait le nombre de couples-profs que notre établissement abrite sous son toit, le titre honorifique de « collège-pilote » lui reviendrait aussi. Haut la main. Sans contestation. Du jamais vu.
Je dois tout de même pointer du doigt une légère différence entre les couples qui se forment entre deux cours, deux pauses-café et deux réunions stériles et ceux qui se connaissaient auparavant et qui ont décidé de monter leur progression annuelle, leurs projets pédagogiques. Côte à côte. Dans le même établissement.
Pourtant, je vous dirais que je ne vois pas ce qu'on peut trouver de 'sexy ' à un prof. Rien que le titre un peu pompeux de 'professeur' me glace. Alors, vous vous imaginez ? Se voir 24/24 heures. Avoir les mêmes classes. Alors, elle, faut que tu fasses gaffe, elle va te bousiller ton cours si elle ne t'aime pas. Mais, c'est quand même génial pour monter un projet interdisciplinaire. Etre témoins de toutes les gueguerres intestines. T'as vu son emploi du temps ?! Il finit tous les jours à 15 heures ! En reparler le soir. J'en reviens toujours pas qu'il ait tous ses après-midi ! Casser du sucre sur le dos du principal à la cantine. Pendant les récréations. En passant à table, le soir, après une journée chargée. Et juste avant de faire l'amour. J'avais besoin qu'il me signe un papier, mais il n'était pas là. Comme d'habitude. Au fait, t'as aimé, chérie ? Euh... pas trop tard non plus, les plaisirs de la chair. Le lendemain, il faut se lever à 6h45.
Mais ces considérations générales m'égarent. Et je sais bien que vous n'avez qu'une hâte : que je vous raconte une tranche de vie d'un cas unique. J'ai ainsi jeté mon dévolu sur un petit couple propret. Tous deux professeurs de mathématiques. Marie-Carole et Raoul Séveron.
Il y a maintenant cinq ans que Marie-Carole est arrivée au collège. Néo-titulaire comme moi. A l'époque.
Brune. Cheveux assez courts. Fine. L'os du poignet ressort tellement qu'on a l'impression qu'il menace à tout moment de trouer sa peau. Yeux très renfoncés et visage parsemé de taches de rousseur. Pourrait être très belle, mais ne se met pas spécialement en valeur. Extrêmement discrète. Par contre, quand on lui pose une question, elle se plaît volontiers à continuer la conversation. Toute seule. Car, si on a le malheur de donner son point de vue, elle n'y prête pas tout de suite attention et parle. Parle. Parle. S'en rend compte. Un court instant après. Ses mots s'enchêvetraient aux tiens. Quelques secondes de polyphonie verbale.
Gentille et aussi très droite, Marie-Carole. Aucun mot déplacé. Suit avec une attention toute particulière le programme de mathématiques. A la lettre. Déboussolée si on lui apprend une heure avant qu'il faut changer de salle. Va se mettre alors à râler. Très fort. Par contre, ne fait jamais grève. De toute façon, son fils ira dans le privé. Et puis, bon, c'est comme ça. C'est comme ça. Les profs grévistes sont des fainéants.
A peur aussi d'avoir une classe de 3èmes. Les « grands ». Fait bien attention à la répartition en fin d'année. Pas de 3èmes. Pas de 3èmes ! Mais, si vous avez une classe en commun et qu'elle en est le professeur principal, on se rend très vite compte qu'elle s'investit. A fond. On la voit souvent aux pauses ou après les cours au téléphone. A appeler les familles de petits perdus, rebelles ou autres racailles de bac à sable.
La première année, on allait, parfois, ensemble, au collège. Là, elle s'ouvrait un peu plus. Aucun point en commun avec elle. Malgré tout, je l'écoutais. Elle rêvait de mariage. D'une maison. D'un bébé. En écrivant ces lignes, je souris. Elle a accompli tout ce qu'elle évoquait il y a cinq ans. Dans l'ordre. Evidemment. Le comble sinon pour une prof de maths.
J'avais déjà eu l'occasion de rencontrer son ami. Aujourd'hui mari et collègue. Raoul. Il dégageait quelque chose que je ne pouvais souffrir. Je ne sais si c'est son regard. Ou sa voix qui frôle les aigus. Ou quand il avait louché sur ma poitrine. Pas assez discrètement pour que cela m'échappe. Il m'insupportait.
Comme sa femme, il est fin. D'apparence. L'esprit, c'est autre chose. Tous les deux ont le même âge. Mais il fait très gamin. Imberbe. Blondinet. Coupe de cheveux tendance monastique : rasé sur les côtés et bol de mèches blondes d'angelot en guise de coiffe.
Plusieurs fois le couple m'a emmenée au collège. En voiture. A chaque fois, même rituel. Tant que je n'avais pas attaché ma ceinture de sécurité, Raoul Séveron ne démarrait pas. Dès qu'il entendait le « clic », il se retournait pour vérifier. Sait-on jamais. Et, à ce moment-là, on pouvait partir.
Avant que Raoul n'obtienne son poste dans le collège où j'enseigne, Marie-Carole m'avait raconté leur rencontre. Ils s'étaient connus à la fac. Ils pouvaient s'entraider. Les profs recommandent toujours le travail en groupe. Alors, si en plus, quelques affinités naissent entre les étudiants... Marie-Carole en avait rougi.
Et puis, Raoul était très intéressé par l'Histoire. Les soldats miniatures. Les maquettes de pièces d'artillerie. Et de Gaulle. Ah, de Gaulle, quel grand homme ! Il avait même accroché la reproduction d'un tableau. Dans le salon. Dans leur chambre aussi. Marie-Carole appréciait qu'il se passionne pour d'autres choses que les mathématiques. Après tout, il faut s'ouvrir à d'autres horizons.
A tel point qu'elle s'était renseignée pour partir en Afrique. Avec son mari. Via une association catholique. Mais, un Noir lui avait envoyé quelques mails. Un peu tendancieux, selon elle. Avait pris peur. L'avait dit à son mari. Et avait mis fin à cette correspondance électronique. De toute façon, ce n'était pas la peine de chercher aussi loin. Le dépaysement, on l'avait au collège, m'avait-elle dit d'un ton naturel. Avec une pointe d'humour.
Malgré tout, je l'aimais bien, Marie-Carole. Sa naïveté franche me plaisait. Et surtout me donnait matière pour mes petites histoires de profs.
Mais, depuis quelque temps, Madame Séveron--elle insistait bien sur son nom de femme mariée. Auprès des élèves comme du personnel enseignant et administratif--n'était plus la même. Elle paraissait plus glaciale.
J'ai oublié de préciser que notre collège est dirigé sans l'être vraiment. Ca met Madame et Monsieur Séveron en colère. Un établissement, surtout en zone sensible, doit être dirigé par quelqu'un qui a de la poigne. Du charisme. Un peu comme de Gaulle.
Et puis, ce laxisme se répercute auprès des autres professeurs. Qui n'en font qu'à leur tête. Là, ça ne plaît pas du tout. Mais alors, pas du tout, aux Séveron.
Il est déjà arrivé que le jour où les groupes d'aides Français-Maths se renouvellent, Monsieur Séveron n'ait pas la liste complémentaire du collègue. Un tel manquement le met en rogne. Il serait favorable pour qu'une sanction tombe sur le professeur étourdi.
Dans ce cas, dès qu'il aperçoit le dit enseignant, il file sur lui. Tel un prédateur sur sa proie. Le regarde fixement. Sans ciller. Et, de sa voix fluette, lui mitraille d'un trait qu'il ne sait pas quel élève est avec qui. N'ose pas éclater. Cependant, on voit à ses lèvres pincées, ses yeux furibonds et sa voix perçante qu'il n'est vraiment pas content.
J'ai de la chance : je n'ai encore jamais eu affaire à lui. Pas de classe en commun. Mais, je vois régulièrement se reproduire ce petit manège et les rires m'échappent. Malgré moi.
Donc, je disais que Madame Séveron avait changé. Depuis que son mari avait mis les pieds dans notre établissement. Son sourire se faisait plus rare. Elle ne mangeait plus avec les autres collègues à midi. Il fallait impérativement attendre Monsieur Séveron. Se mettre à ses côtés. Ramener leur plateau ensemble. Garder le bout de pain si on n'y avait pas touché. On pourrait le garder pour le goûter. Avec la barre de chocolat. Sans oublier le jus de fruits en sachet. Je ne sais pas si le fait d'avoir un enfant conditionne et modifie nos habitudes alimentaires. Dans leur cas, c'était flagrant.
A deux ou trois reprises, je vis Madame Séveron hausser la voix sur Monsieur Séveron. Il avait écrit un mot sur le panneau d'affichage. En salle des profs. Avait oublié de l'effacer. Or, l'information n'avait plus lieu d'être. Ca faisait malpropre et négligé, tous ces gribouillis. Il n'allait pas se mettre à faire comme les autres. Enfin, comme certains. Qui prenaient n'importe quel prétexte pour se lâcher sur le tableau de la salle des profs. Ca allait du petit mot rigolo à une photo-souvenir d'un prof en tenue extravagante. En passant par l'appel à la grève. La venue d'un nouvel élève, viré de son établissement d'origine. Ou encore les dates d'une sortie prévue depuis longtemps.
Une autre fois, elle lui fit la morale. Vertement. Ayant jeté un coup d'oeil dans le cahier de textes de ses classes respectives, elle se rendit compte que son mari s'était trompé. Il avait confondu leurs classes. Avait collé les devoirs-maison dans le mauvais cahier. Cette négligence bouleversait tout. Que dirait l'inspecteur s'il se rendait compte que les séances n'avaient pas de lien? Elle qui y passait tant d'heures. Voilà que son propre mari avait eu la fantaisie inopinée de détruire le cahier de textes de ses 5è 2.
Mais, ce qu'elle exécrait par-dessus tout. Ce qui la faisait pester, rager, bouillir intérieurement. Et tempêter dès qu'ils se retrouvaient tous les deux dans leur chambre. Juste sous le portrait de de Gaulle. C'était quand elle voyait Monsieur Séveron badiner. Avec certains collègues d'Histoire-Géo. Elle ne supportait pas. Il subissait une très mauvaise influence. Elle l'avait notée à son relâchement. Minime fût-il pour nous autres.
Il lançait quelques blagues douteuses, s'emportait dans des élans lyriques quand il évoquait le bien-fondé d'Action française, ironisait sur certains élèves aux noms étrangers. Après tout, l'échec scolaire ne s'expliquait-il pas ainsi ?
Un des collègues d'Histoire-Géo, ayant titillé la corde sensible de Monsieur Séveron, ne se lassait pas d'aller exprès dans son sens. Pour nous le rapporter ensuite. Et surtout, pour m'en faire part. Petites histoires obliges.
Un jour, Monsieur Séveron oublia d'attendre, comme tous les midis, sa femme. Cette dernière, croyant qu'il était resté dans sa salle pour préparer tableau numérique et autre outil informatique pour les cours de l'après-midi, patienta. Jusqu'au moment où des rires gras et tressautant lui parvinrent. De plus en plus rapprochés. Le rouge lui monta d'un coup aux oreilles. Elle avait reconnu le petit rire grêle de Monsieur Séveron.
Il fut un peu confus, poussant la porte de la salle des profs et la voyant. Seule. Debout. Les bras le long du corps. Les poings fermés. La mine renfrognée. Un 'Hummpf' s'échappa de ses lèvres.
Monsieur Séveron ne le releva pas. Faut dire qu'il venait d'apprendre que le Zyklon B avait été inventé par un chimiste juif. Dont la femme s'était tiré une balle. Ne pouvant supporter que son mari passe son temps à jouer avec la mort.
De petites larmes perlaient au coin de ses yeux plissés. Tant il riait. Ses comparses s'en étaient retournés vaquer à leurs casier, copies ou autres fiches à photocopier. Et, lui, pris d'un rire convulsif, se tordait presque de douleur. Seul. Bras repliés sur lui-même. Mine rougeaude. Luette vibrant. Maxillaires tendues. A leur paroxysme.
Le lendemain, on ne vit pas Madame Séveron. Ni la semaine suivante. Ni les semaines d'après. Elle était souffrante, répétait Monsieur Séveron, quand quelqu'un s'enquérait de son épouse.
L'année scolaire touchait à sa fin. Madame Séveron, de retour, semblait avoir oublié cet épisode. Leur petit train-train recommença : et je t'attends, et tu m'attends, et on s'attend. Monsieur Séveron ne riait plus trop. Sauf l'une ou l'autre fois. Sous cape. Et toujours quand il savait que Madame Séveron n'était pas dans les parages.
L'été vint. Puis les premières pluies et un vent anormalement glacial pour la saison annonça la rentrée.
Le jour de la pré-rentrée, je fus étonnée de ne voir que Madame Séveron. Elle nous apprit à tous que son mari avait préféré demander un autre établissement dans la région. Qu'il ne supportait plus de travailler dans cette ambiance un peu trop décontractée. Que les vacances avaient été propices pour aller se recueillir à Colombey-les-deux-Eglises. Et qu'il ne cessait de déclamer à tout-va cette citation. Découverte sur le site du Mémorial : La diplomatie est l'art de faire durer indéfiniment les carreaux fêlés !
Charles de Gaulle
Vous le savez comme moi : je ne sais combien de célibataires rencontrent, puis côtoient leur dulcinée ou tendre sur leur lieu de travail. L'Education Nationale n'échappe pas à la règle.
Le collège où j'enseigne, niché au fin fond de la Seine-et-Marne, se targue d'être « collège-pilote ». Depuis l'année dernière. Pour vous donner une petite idée, cela signifie que nous sommes au top du top en matière d'équipement informatique, tableaux numériques, « Cartable en ligne » et tutti quanti. Tout ce progrès technologique dont le but sournois est, petit à petit, d'accueillir de plus en plus d'élèves par classe. Du rendement, du rendement ! Il faut vivre avec son temps, paraît-il.
Si l'on comptait le nombre de couples-profs que notre établissement abrite sous son toit, le titre honorifique de « collège-pilote » lui reviendrait aussi. Haut la main. Sans contestation. Du jamais vu.
Je dois tout de même pointer du doigt une légère différence entre les couples qui se forment entre deux cours, deux pauses-café et deux réunions stériles et ceux qui se connaissaient auparavant et qui ont décidé de monter leur progression annuelle, leurs projets pédagogiques. Côte à côte. Dans le même établissement.
Pourtant, je vous dirais que je ne vois pas ce qu'on peut trouver de 'sexy ' à un prof. Rien que le titre un peu pompeux de 'professeur' me glace. Alors, vous vous imaginez ? Se voir 24/24 heures. Avoir les mêmes classes. Alors, elle, faut que tu fasses gaffe, elle va te bousiller ton cours si elle ne t'aime pas. Mais, c'est quand même génial pour monter un projet interdisciplinaire. Etre témoins de toutes les gueguerres intestines. T'as vu son emploi du temps ?! Il finit tous les jours à 15 heures ! En reparler le soir. J'en reviens toujours pas qu'il ait tous ses après-midi ! Casser du sucre sur le dos du principal à la cantine. Pendant les récréations. En passant à table, le soir, après une journée chargée. Et juste avant de faire l'amour. J'avais besoin qu'il me signe un papier, mais il n'était pas là. Comme d'habitude. Au fait, t'as aimé, chérie ? Euh... pas trop tard non plus, les plaisirs de la chair. Le lendemain, il faut se lever à 6h45.
Mais ces considérations générales m'égarent. Et je sais bien que vous n'avez qu'une hâte : que je vous raconte une tranche de vie d'un cas unique. J'ai ainsi jeté mon dévolu sur un petit couple propret. Tous deux professeurs de mathématiques. Marie-Carole et Raoul Séveron.
Il y a maintenant cinq ans que Marie-Carole est arrivée au collège. Néo-titulaire comme moi. A l'époque.
Brune. Cheveux assez courts. Fine. L'os du poignet ressort tellement qu'on a l'impression qu'il menace à tout moment de trouer sa peau. Yeux très renfoncés et visage parsemé de taches de rousseur. Pourrait être très belle, mais ne se met pas spécialement en valeur. Extrêmement discrète. Par contre, quand on lui pose une question, elle se plaît volontiers à continuer la conversation. Toute seule. Car, si on a le malheur de donner son point de vue, elle n'y prête pas tout de suite attention et parle. Parle. Parle. S'en rend compte. Un court instant après. Ses mots s'enchêvetraient aux tiens. Quelques secondes de polyphonie verbale.
Gentille et aussi très droite, Marie-Carole. Aucun mot déplacé. Suit avec une attention toute particulière le programme de mathématiques. A la lettre. Déboussolée si on lui apprend une heure avant qu'il faut changer de salle. Va se mettre alors à râler. Très fort. Par contre, ne fait jamais grève. De toute façon, son fils ira dans le privé. Et puis, bon, c'est comme ça. C'est comme ça. Les profs grévistes sont des fainéants.
A peur aussi d'avoir une classe de 3èmes. Les « grands ». Fait bien attention à la répartition en fin d'année. Pas de 3èmes. Pas de 3èmes ! Mais, si vous avez une classe en commun et qu'elle en est le professeur principal, on se rend très vite compte qu'elle s'investit. A fond. On la voit souvent aux pauses ou après les cours au téléphone. A appeler les familles de petits perdus, rebelles ou autres racailles de bac à sable.
La première année, on allait, parfois, ensemble, au collège. Là, elle s'ouvrait un peu plus. Aucun point en commun avec elle. Malgré tout, je l'écoutais. Elle rêvait de mariage. D'une maison. D'un bébé. En écrivant ces lignes, je souris. Elle a accompli tout ce qu'elle évoquait il y a cinq ans. Dans l'ordre. Evidemment. Le comble sinon pour une prof de maths.
J'avais déjà eu l'occasion de rencontrer son ami. Aujourd'hui mari et collègue. Raoul. Il dégageait quelque chose que je ne pouvais souffrir. Je ne sais si c'est son regard. Ou sa voix qui frôle les aigus. Ou quand il avait louché sur ma poitrine. Pas assez discrètement pour que cela m'échappe. Il m'insupportait.
Comme sa femme, il est fin. D'apparence. L'esprit, c'est autre chose. Tous les deux ont le même âge. Mais il fait très gamin. Imberbe. Blondinet. Coupe de cheveux tendance monastique : rasé sur les côtés et bol de mèches blondes d'angelot en guise de coiffe.
Plusieurs fois le couple m'a emmenée au collège. En voiture. A chaque fois, même rituel. Tant que je n'avais pas attaché ma ceinture de sécurité, Raoul Séveron ne démarrait pas. Dès qu'il entendait le « clic », il se retournait pour vérifier. Sait-on jamais. Et, à ce moment-là, on pouvait partir.
Avant que Raoul n'obtienne son poste dans le collège où j'enseigne, Marie-Carole m'avait raconté leur rencontre. Ils s'étaient connus à la fac. Ils pouvaient s'entraider. Les profs recommandent toujours le travail en groupe. Alors, si en plus, quelques affinités naissent entre les étudiants... Marie-Carole en avait rougi.
Et puis, Raoul était très intéressé par l'Histoire. Les soldats miniatures. Les maquettes de pièces d'artillerie. Et de Gaulle. Ah, de Gaulle, quel grand homme ! Il avait même accroché la reproduction d'un tableau. Dans le salon. Dans leur chambre aussi. Marie-Carole appréciait qu'il se passionne pour d'autres choses que les mathématiques. Après tout, il faut s'ouvrir à d'autres horizons.
A tel point qu'elle s'était renseignée pour partir en Afrique. Avec son mari. Via une association catholique. Mais, un Noir lui avait envoyé quelques mails. Un peu tendancieux, selon elle. Avait pris peur. L'avait dit à son mari. Et avait mis fin à cette correspondance électronique. De toute façon, ce n'était pas la peine de chercher aussi loin. Le dépaysement, on l'avait au collège, m'avait-elle dit d'un ton naturel. Avec une pointe d'humour.
Malgré tout, je l'aimais bien, Marie-Carole. Sa naïveté franche me plaisait. Et surtout me donnait matière pour mes petites histoires de profs.
Mais, depuis quelque temps, Madame Séveron--elle insistait bien sur son nom de femme mariée. Auprès des élèves comme du personnel enseignant et administratif--n'était plus la même. Elle paraissait plus glaciale.
J'ai oublié de préciser que notre collège est dirigé sans l'être vraiment. Ca met Madame et Monsieur Séveron en colère. Un établissement, surtout en zone sensible, doit être dirigé par quelqu'un qui a de la poigne. Du charisme. Un peu comme de Gaulle.
Et puis, ce laxisme se répercute auprès des autres professeurs. Qui n'en font qu'à leur tête. Là, ça ne plaît pas du tout. Mais alors, pas du tout, aux Séveron.
Il est déjà arrivé que le jour où les groupes d'aides Français-Maths se renouvellent, Monsieur Séveron n'ait pas la liste complémentaire du collègue. Un tel manquement le met en rogne. Il serait favorable pour qu'une sanction tombe sur le professeur étourdi.
Dans ce cas, dès qu'il aperçoit le dit enseignant, il file sur lui. Tel un prédateur sur sa proie. Le regarde fixement. Sans ciller. Et, de sa voix fluette, lui mitraille d'un trait qu'il ne sait pas quel élève est avec qui. N'ose pas éclater. Cependant, on voit à ses lèvres pincées, ses yeux furibonds et sa voix perçante qu'il n'est vraiment pas content.
J'ai de la chance : je n'ai encore jamais eu affaire à lui. Pas de classe en commun. Mais, je vois régulièrement se reproduire ce petit manège et les rires m'échappent. Malgré moi.
Donc, je disais que Madame Séveron avait changé. Depuis que son mari avait mis les pieds dans notre établissement. Son sourire se faisait plus rare. Elle ne mangeait plus avec les autres collègues à midi. Il fallait impérativement attendre Monsieur Séveron. Se mettre à ses côtés. Ramener leur plateau ensemble. Garder le bout de pain si on n'y avait pas touché. On pourrait le garder pour le goûter. Avec la barre de chocolat. Sans oublier le jus de fruits en sachet. Je ne sais pas si le fait d'avoir un enfant conditionne et modifie nos habitudes alimentaires. Dans leur cas, c'était flagrant.
A deux ou trois reprises, je vis Madame Séveron hausser la voix sur Monsieur Séveron. Il avait écrit un mot sur le panneau d'affichage. En salle des profs. Avait oublié de l'effacer. Or, l'information n'avait plus lieu d'être. Ca faisait malpropre et négligé, tous ces gribouillis. Il n'allait pas se mettre à faire comme les autres. Enfin, comme certains. Qui prenaient n'importe quel prétexte pour se lâcher sur le tableau de la salle des profs. Ca allait du petit mot rigolo à une photo-souvenir d'un prof en tenue extravagante. En passant par l'appel à la grève. La venue d'un nouvel élève, viré de son établissement d'origine. Ou encore les dates d'une sortie prévue depuis longtemps.
Une autre fois, elle lui fit la morale. Vertement. Ayant jeté un coup d'oeil dans le cahier de textes de ses classes respectives, elle se rendit compte que son mari s'était trompé. Il avait confondu leurs classes. Avait collé les devoirs-maison dans le mauvais cahier. Cette négligence bouleversait tout. Que dirait l'inspecteur s'il se rendait compte que les séances n'avaient pas de lien? Elle qui y passait tant d'heures. Voilà que son propre mari avait eu la fantaisie inopinée de détruire le cahier de textes de ses 5è 2.
Mais, ce qu'elle exécrait par-dessus tout. Ce qui la faisait pester, rager, bouillir intérieurement. Et tempêter dès qu'ils se retrouvaient tous les deux dans leur chambre. Juste sous le portrait de de Gaulle. C'était quand elle voyait Monsieur Séveron badiner. Avec certains collègues d'Histoire-Géo. Elle ne supportait pas. Il subissait une très mauvaise influence. Elle l'avait notée à son relâchement. Minime fût-il pour nous autres.
Il lançait quelques blagues douteuses, s'emportait dans des élans lyriques quand il évoquait le bien-fondé d'Action française, ironisait sur certains élèves aux noms étrangers. Après tout, l'échec scolaire ne s'expliquait-il pas ainsi ?
Un des collègues d'Histoire-Géo, ayant titillé la corde sensible de Monsieur Séveron, ne se lassait pas d'aller exprès dans son sens. Pour nous le rapporter ensuite. Et surtout, pour m'en faire part. Petites histoires obliges.
Un jour, Monsieur Séveron oublia d'attendre, comme tous les midis, sa femme. Cette dernière, croyant qu'il était resté dans sa salle pour préparer tableau numérique et autre outil informatique pour les cours de l'après-midi, patienta. Jusqu'au moment où des rires gras et tressautant lui parvinrent. De plus en plus rapprochés. Le rouge lui monta d'un coup aux oreilles. Elle avait reconnu le petit rire grêle de Monsieur Séveron.
Il fut un peu confus, poussant la porte de la salle des profs et la voyant. Seule. Debout. Les bras le long du corps. Les poings fermés. La mine renfrognée. Un 'Hummpf' s'échappa de ses lèvres.
Monsieur Séveron ne le releva pas. Faut dire qu'il venait d'apprendre que le Zyklon B avait été inventé par un chimiste juif. Dont la femme s'était tiré une balle. Ne pouvant supporter que son mari passe son temps à jouer avec la mort.
De petites larmes perlaient au coin de ses yeux plissés. Tant il riait. Ses comparses s'en étaient retournés vaquer à leurs casier, copies ou autres fiches à photocopier. Et, lui, pris d'un rire convulsif, se tordait presque de douleur. Seul. Bras repliés sur lui-même. Mine rougeaude. Luette vibrant. Maxillaires tendues. A leur paroxysme.
Le lendemain, on ne vit pas Madame Séveron. Ni la semaine suivante. Ni les semaines d'après. Elle était souffrante, répétait Monsieur Séveron, quand quelqu'un s'enquérait de son épouse.
L'année scolaire touchait à sa fin. Madame Séveron, de retour, semblait avoir oublié cet épisode. Leur petit train-train recommença : et je t'attends, et tu m'attends, et on s'attend. Monsieur Séveron ne riait plus trop. Sauf l'une ou l'autre fois. Sous cape. Et toujours quand il savait que Madame Séveron n'était pas dans les parages.
L'été vint. Puis les premières pluies et un vent anormalement glacial pour la saison annonça la rentrée.
Le jour de la pré-rentrée, je fus étonnée de ne voir que Madame Séveron. Elle nous apprit à tous que son mari avait préféré demander un autre établissement dans la région. Qu'il ne supportait plus de travailler dans cette ambiance un peu trop décontractée. Que les vacances avaient été propices pour aller se recueillir à Colombey-les-deux-Eglises. Et qu'il ne cessait de déclamer à tout-va cette citation. Découverte sur le site du Mémorial : La diplomatie est l'art de faire durer indéfiniment les carreaux fêlés !
dimanche 1 août 2010
Eline
Je hais les voyages et les explorateurs.
Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques
Porte ouverte avec fracas. Bouche pincée. Démarche nerveuse jusqu'à son casier. Demi-tour pour s'en aller. Lorsqu'elle m'aperçoit. Fonce sur moi. Je remarque que sa santé se détériore. Jour après jour. Lui en ai déjà touché deux mots. Avec tact. Discrètement je l'observe. Avec minutie.
La première chose qui frappe ? Son manque de goût vestimentaire. Un jour vieille fille. Un autre gothique lolita. De seconde zone. Ses lunettes la vieillissent de dix ans. Me suis toujours demandé si c'était dans le but d'en imposer aux élèves. Je ne crois pas. Ses joues creuses sont parfois recouvertes d'un fond de teint. De mauvaise qualité. Qui dégouline à la moindre hausse de température.
Obnubilée par son poids. A tel point qu'elle ne mange plus en salle des profs le midi. Ou alors un sachet de petits gâteaux. Soi-disant diététiques.
Un détail qui jure avec ce portrait peu flatteur : ses mains. Je dois dire que cette partie du corps m'émeut. Vraiment. Les siennes sont blanches. Fines. Aux doigts longs. Dignes d'une dame de haut lignage échappée d'un roman courtois. Je peux me perdre dans leur contemplation. Elle n'y prend pas garde. Grâce insoupçonnée.
Pourtant, tout son être est haletant. Crispé. A bout de souffle. Elle se plaint de ses maux de ventre. Refrain devenu lancinant. Mais, chaque fois qu'elle clame haut et fort qu'elle risque l'ulcère et nous commente sans retenue ses radios, ses mains se déplacent dans l'air. Sereines. Puis retombent sur son abdomen. Moelleusement. Contraste saisissant.
Un flot de paroles me submerge. Tout y passe. Du programme des 3èmes à sa récente épilation.
Tu sais, je suis très pudique. Alors, quand l'esthéticienne m'a demandé de me mettre en culotte la première fois, tu comprends, je n'étais pas du tout à l'aise. Je suis quelqu'un de pudique. Ce n'est pas évident, tu sais. Ca fait mal, mais j'adore la sensation d'avoir les jambes toutes lisses après. Puis, mon mari, il aime bien. Après, tu vois, il me caresse deux fois plus. Je suis sûre que ça joue. Tu crois pas, Salomé ?
J'esquisse une moue dédaigneuse. Fascinée par tant de pudeur. Je ne peux m'empêcher de glisser subrepticement la main gauche sur ma cheville droite. Et de remonter un peu. Ah oui, quand même... Constat muet de l'état de ma pilosité.
Sinon, je stresse. Tu ne peux pas t'imaginer. Je n'ai pas encore abordé les propositions subordonnées avec mes 3èmes. En plus, t'as bien vu, l'année dernière, c'était très porté sur la grammaire, le sujet de Brevet. J'ai passé tout mon week-end à faire un topo là-dessus. Je me suis inspirée de Bordas. Non, mais franchement, Hachette Education, c'est vraiment n'importe quoi, cette édition. Je ne comprends même pas pourquoi on en a commandé un nouveau stock. Toi, t'en es où avec les 3è 5 ? Comment lui dire que chaque vendredi, à ma dernière heure de cours, je ne pense qu'à Paris. Qui m'attend impatiemment. Prêt à m'enlacer. Me faire virevolter. Tout oublier. Pour mieux me dévoiler la Beauté au détour d'un coin de rue pavée.
Alors les propositions subordonnées... Ce n'est pas que je néglige cet aspect résolument indispensable au bon maniement de la langue française. Mais, je ne vais pas discourir maintenant sur ma vision de l'éducation et de l'enseignement de ma matière. Pas ici. Ce n'est pas le lieu propice. Une autre fois.
Ma collègue Eline, dont je vous ai brossé un rapide portrait, correspond au stéréotype du prof âgé entre 25 et 30 ans. Qui a choisi ce métier un peu par dépit. J'ai fait L, parce que je suis nulle en maths. Et puis bon, à part instit' ou prof, y'a pas trop de choix. Je vous avoue que ça commence légèrement à me prendre la tête―et je reste encore très correcte-- quand j'entends dire qu'à part prof, la filière littéraire ne mène pas à grand'chose. Je confirme, ça ne mène pas à grand'chose. Surtout quand on ne s'intéresse à rien. Qu'on se vautre devant Secret Story. Qu'on se régale devant son petit écran des découvertes de bébés congelés en puisant goûlument dans son assiette de frites. Ah, t'as vu ça, c'est dégueulasse ! Comment elle a pu faire ça, cette meuf ! 20 heures pétantes. Ah oui, parce qu'après y'a encore je ne sais quel navet sur telle chaîne câblée. Mais, je m'éloigne.
Eline représente aussi le conformisme dans lequel se vautre sans s'en apercevoir la jeunesse d'aujourd'hui. On rencontre quelqu'un. A la va-vite. Pas l'amour fou, mais bon le garçon a l'air sérieux. Il a un boulot. Tu sais, j'ai beaucoup de responsabilités. Il gagne assez bien sa vie. Encore mieux, il est prof. On a les mêmes vacances. On se voit bien s'engager avec lui. Se marier. A la mairie. A l'Eglise aussi. On s'est toujours moqué des cathos-jupettes et de la religion. Mais soudainement, le sacré reprend du poil de la bête. Enfin, ça reste très bling-bling. Le truc, c'est la belle robe de princesse. Le costard-cravate de son homme. Hum, un peu mal mise ta cravate, chéri. On invite aussi deux cent personnes. Dont plus de la moitié inconnue jusqu'alors au bataillon. Putain, Jeannine, on est obligés, sinon ma mère va tirer la tronche. Mais, ça fait bien et la famille apprécie. Puis bon, si on veut son voyage de noces aux Maldives...
Ensuite, on s'endette pour vingt ans. Mais, au moins on a un terrain. Ca fait classe de dire qu'on est propriétaires. Ca nous rend matures, adultes aux yeux des autres. Après, le chien. On lui trouve un nom débile. Fizouille. Fizzi. Feta. Fifoune ? On se sent tout à coup un peu moins seuls. Ouf ! Oui, parce que mine de rien, vu qu'on a tout fait un peu dans la précipitation, on se rend compte que finalement on ne partage pas tant que ça avec son homme. Heureusement, France 3 est là pour combler les moments d'on-ne-sait-plus-quoi-se-dire. Y'a Thalassa ce soir, je ne veux pas rater ça. En plus, c'est sur les Maldives. Puis, comme toutes nos copines se mettent à pondre, on se dit que c'est peut-être aussi notre tour. Alors qu'on parlait encore de trekking au Pérou il n'y a même pas six mois.
Et puis, un jour, ça arrive. Porte ouverte avec fracas. Bouche pincée. Démarche nerveuse jusqu'à son casier. Demi-tour pour s'en aller. Lorsqu'elle m'aperçoit. Fonce sur moi. Discrètement je l'observe. Avec minutie.
Décoiffée. Yeux cernés. Figure blême. Rouge pétant aux lèvres. Flotte dans son pantalon. S'énerve toute seule contre le cahier de textes des 5èmes qui n'est pas à sa place. Mais ses mains subliment toute cette nervosité.
Un flot de paroles me submerge. Tout y passe. De World of Warcraft à sa procédure de divorce bien avancée.
Tu sais, avec Tim (le futur ex-mari), on passe nos week-ends sur les jeux en réseau. Ca nous arrive de nous coucher à 5 heures du mat'. Ce qui est génial, c'est qu'on peut parler aux autres joueurs. Bon, par contre, comme on joue dans la même pièce,Tim et moi, il nous arrive très souvent de nous engueuler. Moi, c'est vrai, je m'emballe et du coup, sans faire gaffe, je me mets à parler d'une voix forte. Voire crier sans m'en apercevoir. Ca fait qu'il n'entend plus ses interlocuteurs. Alors on se prend le chou. Et toi, tu joues ? Si tu veux, je peux te prêter des jeux et je te filerai certains codes. Comment lui dire que je raffole des discussions riches et enflammées. Que je peux tomber sous le charme d'une pensée exaltée. Que je suis une amoureuse de l'humain. A un détail près. En chair et en os. J'aime voir les gestes accompagner en cadence la parole. Surtout le visage. Divulguant ce que la bouche passe sous silence.
Observer les rides. Le petit creux au front, reliquat d'une maladie infantile. Le froncement de sourcils. Le mascara qui a coulé à cause d'un rire non-maîtrisé transformé en pleurs. Le regard las, espiègle, dépité, inquiet, fuyant, affirmé, haineux, protecteur. Le frémissement des lèvres. L'alignement ou pas des dents. Le velouté des joues ou l'esquisse d'une barbe, et...
Sinon, Salomé, j'ai un conseil : ne te marie jamais. Ca n'apporte que des merdes. En plus, tu sais, les hommes n'ont pas vraiment évolué. Malgré tout ce qu'on dit. C'est toujours toi qui te tapes tout. Ménage, cuisine, papiers, gosses... Enfin, là, tu le gardes pour toi, mais je me suis mise avec Ewan. Tu sais, mon meilleur ami. Je t'en avais déjà parlé. Lui, il n'est pas du tout comme ça. Et tu sais quoi ? Il est alsacien.
Je réprime avec difficulté un sourire moqueur. Je remarque, une fois de plus, que les gens n'aiment pas se retrouver en tête-à-tête avec eux-mêmes. Pas facile de s'apprivoiser. Pas facile de se dégager des images d'Epinal que la société fait véhiculer. Pas facile de s'assumer. De tenir debout dans un monde brinquebalant.
Et puis, un jour, ça arrive. Porte ouverte avec fracas. Bouche pincée. Démarche nerveuse jusqu'à son casier. Demi-tour pour s'en aller. Lorsqu'elle m'aperçoit. Fonce sur moi. Discrètement je l'observe. Avec minutie.
De plus en plus pâle. La sueur perle sur son nez. Lunettes qui glissent. Visage très amaigri. Yeux brillant de fatigue. Frisson imperceptible qui parcourt ses épaules. Toux sèche. Et toujours ses mains. Enfin, sa main droite. Qui frôle sa gorge. Caresse apaisante.
Un flot de paroles me submerge. Tout y passe. De notre principal incompétent à sa prise de Prozac.
Ah Salomé, si tu savais....
Je n'ai pas pu vous retranscrire ce qu'Eline venait d'entamer. Elle est tombée dans les pommes. J'ai fait comme j'ai pu pour la traîner à l'infirmerie. Elle m'a fait peur sur le coup. C'était malheureusement prévisible.
Au fait, je ne sais pas si le clin d'oeil à Lévi-Strauss vous a paru évident. Moi, je hais le monde de l'éducation et ses sbires.
Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques
Porte ouverte avec fracas. Bouche pincée. Démarche nerveuse jusqu'à son casier. Demi-tour pour s'en aller. Lorsqu'elle m'aperçoit. Fonce sur moi. Je remarque que sa santé se détériore. Jour après jour. Lui en ai déjà touché deux mots. Avec tact. Discrètement je l'observe. Avec minutie.
La première chose qui frappe ? Son manque de goût vestimentaire. Un jour vieille fille. Un autre gothique lolita. De seconde zone. Ses lunettes la vieillissent de dix ans. Me suis toujours demandé si c'était dans le but d'en imposer aux élèves. Je ne crois pas. Ses joues creuses sont parfois recouvertes d'un fond de teint. De mauvaise qualité. Qui dégouline à la moindre hausse de température.
Obnubilée par son poids. A tel point qu'elle ne mange plus en salle des profs le midi. Ou alors un sachet de petits gâteaux. Soi-disant diététiques.
Un détail qui jure avec ce portrait peu flatteur : ses mains. Je dois dire que cette partie du corps m'émeut. Vraiment. Les siennes sont blanches. Fines. Aux doigts longs. Dignes d'une dame de haut lignage échappée d'un roman courtois. Je peux me perdre dans leur contemplation. Elle n'y prend pas garde. Grâce insoupçonnée.
Pourtant, tout son être est haletant. Crispé. A bout de souffle. Elle se plaint de ses maux de ventre. Refrain devenu lancinant. Mais, chaque fois qu'elle clame haut et fort qu'elle risque l'ulcère et nous commente sans retenue ses radios, ses mains se déplacent dans l'air. Sereines. Puis retombent sur son abdomen. Moelleusement. Contraste saisissant.
Un flot de paroles me submerge. Tout y passe. Du programme des 3èmes à sa récente épilation.
Tu sais, je suis très pudique. Alors, quand l'esthéticienne m'a demandé de me mettre en culotte la première fois, tu comprends, je n'étais pas du tout à l'aise. Je suis quelqu'un de pudique. Ce n'est pas évident, tu sais. Ca fait mal, mais j'adore la sensation d'avoir les jambes toutes lisses après. Puis, mon mari, il aime bien. Après, tu vois, il me caresse deux fois plus. Je suis sûre que ça joue. Tu crois pas, Salomé ?
J'esquisse une moue dédaigneuse. Fascinée par tant de pudeur. Je ne peux m'empêcher de glisser subrepticement la main gauche sur ma cheville droite. Et de remonter un peu. Ah oui, quand même... Constat muet de l'état de ma pilosité.
Sinon, je stresse. Tu ne peux pas t'imaginer. Je n'ai pas encore abordé les propositions subordonnées avec mes 3èmes. En plus, t'as bien vu, l'année dernière, c'était très porté sur la grammaire, le sujet de Brevet. J'ai passé tout mon week-end à faire un topo là-dessus. Je me suis inspirée de Bordas. Non, mais franchement, Hachette Education, c'est vraiment n'importe quoi, cette édition. Je ne comprends même pas pourquoi on en a commandé un nouveau stock. Toi, t'en es où avec les 3è 5 ? Comment lui dire que chaque vendredi, à ma dernière heure de cours, je ne pense qu'à Paris. Qui m'attend impatiemment. Prêt à m'enlacer. Me faire virevolter. Tout oublier. Pour mieux me dévoiler la Beauté au détour d'un coin de rue pavée.
Alors les propositions subordonnées... Ce n'est pas que je néglige cet aspect résolument indispensable au bon maniement de la langue française. Mais, je ne vais pas discourir maintenant sur ma vision de l'éducation et de l'enseignement de ma matière. Pas ici. Ce n'est pas le lieu propice. Une autre fois.
Ma collègue Eline, dont je vous ai brossé un rapide portrait, correspond au stéréotype du prof âgé entre 25 et 30 ans. Qui a choisi ce métier un peu par dépit. J'ai fait L, parce que je suis nulle en maths. Et puis bon, à part instit' ou prof, y'a pas trop de choix. Je vous avoue que ça commence légèrement à me prendre la tête―et je reste encore très correcte-- quand j'entends dire qu'à part prof, la filière littéraire ne mène pas à grand'chose. Je confirme, ça ne mène pas à grand'chose. Surtout quand on ne s'intéresse à rien. Qu'on se vautre devant Secret Story. Qu'on se régale devant son petit écran des découvertes de bébés congelés en puisant goûlument dans son assiette de frites. Ah, t'as vu ça, c'est dégueulasse ! Comment elle a pu faire ça, cette meuf ! 20 heures pétantes. Ah oui, parce qu'après y'a encore je ne sais quel navet sur telle chaîne câblée. Mais, je m'éloigne.
Eline représente aussi le conformisme dans lequel se vautre sans s'en apercevoir la jeunesse d'aujourd'hui. On rencontre quelqu'un. A la va-vite. Pas l'amour fou, mais bon le garçon a l'air sérieux. Il a un boulot. Tu sais, j'ai beaucoup de responsabilités. Il gagne assez bien sa vie. Encore mieux, il est prof. On a les mêmes vacances. On se voit bien s'engager avec lui. Se marier. A la mairie. A l'Eglise aussi. On s'est toujours moqué des cathos-jupettes et de la religion. Mais soudainement, le sacré reprend du poil de la bête. Enfin, ça reste très bling-bling. Le truc, c'est la belle robe de princesse. Le costard-cravate de son homme. Hum, un peu mal mise ta cravate, chéri. On invite aussi deux cent personnes. Dont plus de la moitié inconnue jusqu'alors au bataillon. Putain, Jeannine, on est obligés, sinon ma mère va tirer la tronche. Mais, ça fait bien et la famille apprécie. Puis bon, si on veut son voyage de noces aux Maldives...
Ensuite, on s'endette pour vingt ans. Mais, au moins on a un terrain. Ca fait classe de dire qu'on est propriétaires. Ca nous rend matures, adultes aux yeux des autres. Après, le chien. On lui trouve un nom débile. Fizouille. Fizzi. Feta. Fifoune ? On se sent tout à coup un peu moins seuls. Ouf ! Oui, parce que mine de rien, vu qu'on a tout fait un peu dans la précipitation, on se rend compte que finalement on ne partage pas tant que ça avec son homme. Heureusement, France 3 est là pour combler les moments d'on-ne-sait-plus-quoi-se-dire. Y'a Thalassa ce soir, je ne veux pas rater ça. En plus, c'est sur les Maldives. Puis, comme toutes nos copines se mettent à pondre, on se dit que c'est peut-être aussi notre tour. Alors qu'on parlait encore de trekking au Pérou il n'y a même pas six mois.
Et puis, un jour, ça arrive. Porte ouverte avec fracas. Bouche pincée. Démarche nerveuse jusqu'à son casier. Demi-tour pour s'en aller. Lorsqu'elle m'aperçoit. Fonce sur moi. Discrètement je l'observe. Avec minutie.
Décoiffée. Yeux cernés. Figure blême. Rouge pétant aux lèvres. Flotte dans son pantalon. S'énerve toute seule contre le cahier de textes des 5èmes qui n'est pas à sa place. Mais ses mains subliment toute cette nervosité.
Un flot de paroles me submerge. Tout y passe. De World of Warcraft à sa procédure de divorce bien avancée.
Tu sais, avec Tim (le futur ex-mari), on passe nos week-ends sur les jeux en réseau. Ca nous arrive de nous coucher à 5 heures du mat'. Ce qui est génial, c'est qu'on peut parler aux autres joueurs. Bon, par contre, comme on joue dans la même pièce,Tim et moi, il nous arrive très souvent de nous engueuler. Moi, c'est vrai, je m'emballe et du coup, sans faire gaffe, je me mets à parler d'une voix forte. Voire crier sans m'en apercevoir. Ca fait qu'il n'entend plus ses interlocuteurs. Alors on se prend le chou. Et toi, tu joues ? Si tu veux, je peux te prêter des jeux et je te filerai certains codes. Comment lui dire que je raffole des discussions riches et enflammées. Que je peux tomber sous le charme d'une pensée exaltée. Que je suis une amoureuse de l'humain. A un détail près. En chair et en os. J'aime voir les gestes accompagner en cadence la parole. Surtout le visage. Divulguant ce que la bouche passe sous silence.
Observer les rides. Le petit creux au front, reliquat d'une maladie infantile. Le froncement de sourcils. Le mascara qui a coulé à cause d'un rire non-maîtrisé transformé en pleurs. Le regard las, espiègle, dépité, inquiet, fuyant, affirmé, haineux, protecteur. Le frémissement des lèvres. L'alignement ou pas des dents. Le velouté des joues ou l'esquisse d'une barbe, et...
Sinon, Salomé, j'ai un conseil : ne te marie jamais. Ca n'apporte que des merdes. En plus, tu sais, les hommes n'ont pas vraiment évolué. Malgré tout ce qu'on dit. C'est toujours toi qui te tapes tout. Ménage, cuisine, papiers, gosses... Enfin, là, tu le gardes pour toi, mais je me suis mise avec Ewan. Tu sais, mon meilleur ami. Je t'en avais déjà parlé. Lui, il n'est pas du tout comme ça. Et tu sais quoi ? Il est alsacien.
Je réprime avec difficulté un sourire moqueur. Je remarque, une fois de plus, que les gens n'aiment pas se retrouver en tête-à-tête avec eux-mêmes. Pas facile de s'apprivoiser. Pas facile de se dégager des images d'Epinal que la société fait véhiculer. Pas facile de s'assumer. De tenir debout dans un monde brinquebalant.
Et puis, un jour, ça arrive. Porte ouverte avec fracas. Bouche pincée. Démarche nerveuse jusqu'à son casier. Demi-tour pour s'en aller. Lorsqu'elle m'aperçoit. Fonce sur moi. Discrètement je l'observe. Avec minutie.
De plus en plus pâle. La sueur perle sur son nez. Lunettes qui glissent. Visage très amaigri. Yeux brillant de fatigue. Frisson imperceptible qui parcourt ses épaules. Toux sèche. Et toujours ses mains. Enfin, sa main droite. Qui frôle sa gorge. Caresse apaisante.
Un flot de paroles me submerge. Tout y passe. De notre principal incompétent à sa prise de Prozac.
Ah Salomé, si tu savais....
Je n'ai pas pu vous retranscrire ce qu'Eline venait d'entamer. Elle est tombée dans les pommes. J'ai fait comme j'ai pu pour la traîner à l'infirmerie. Elle m'a fait peur sur le coup. C'était malheureusement prévisible.
Au fait, je ne sais pas si le clin d'oeil à Lévi-Strauss vous a paru évident. Moi, je hais le monde de l'éducation et ses sbires.
Le Crapé
J'ai toujours l'impression de me trouver plongé dans le mélodrame de la vulgarité.
Willem de Kooning
(1904-1997)
Voilà. Vous êtes probablement assis en tailleur sur le lit ou au bureau, jambes écartées. Peut-être même en caleçon ou shorty, rejetant tout le carcan des convenances, après une journée où vous étiez engoncé dans votre smoking. A moins que vous n'ayez carrément pris les toilettes d'assaut, ordinateur sur les genoux, dévoré par la curiosité. Ou, qui sait si dans un accès de boulimie vous n'avez pas enfourné le paquet de M&M's qui traînait tout en faisant défiler de vos doigts graisseux le texte que vous êtes en train de lire sur votre PC...
Et vous vous demandez ce que je vais bien pouvoir vous raconter. Encore une histoire de prof, de personnage aux appétits morbides et farfelus ou bien de fou furieux cherchant à faire exulter sa vérité. Quand on mixe un peu des trois, ça donne ça :
- Quelle salope quand même ! Ca se fait prier pour se faire inviter, ça picole sec aux frais de la princesse et sans aucun état d'âme ça jette sur papier ces trucs obscènes. Impression d'avoir été dépouillé. D'avoir été le jouet d'une stratégie bien calculée. Moi qui pensais qu'elle m'estimait un peu. Je lui avais même conseillé l'un ou l'autre bouquin qu'elle n'avait même pas lu. Une prof de Français en plus ! Connaissait même pas La Mort est mon métier. Et puis, elle aime Ionesco et fait lire L'Etranger. Comme ça m'avait fait chier à leur âge.
'Tain je la croyais sympa et tout. Le genre de nana qui ne se prend pas la tête. Et voilà ce que je lis-- et encore je ne vous mets que des extraits, car j'en prends assez pour mon grade :
« Le Crapé. C'est un ex qui avait trouvé ce surnom en le croisant à la sortie d'un Kebab. Je trouvais que ce pseudo lui allait comme un gant. Mélange de « crapaud », « trapu » et « barré ». Faut dire que son allure bûcheronne n'inspirait pas de doux sobriquets. Grand et massif. Taillé dans un bloc.
Les premières années, il arrivait au collège à vélo et une forte odeur de sueur lui collait à la peau. Un fauve revenu de chasse. Il ne prenait pas soin de lui. Pour preuve, sa longue queue de cheval rêche nouée à la va-vite et son rasage douteux. Il parlait toujours d'une voix grave, un peu rauque et vulgaire. Comme si d'un moment à l'autre, ça allait dérailler. C'est ce qui se passa. D'une certaine façon. Grande gueule, mais se la bouclait quand sa femme venait l'attendre avec leur rejeton.
Elle ? Petite, très brune, des restes de grossesse qu'elle essayait de faire disparaître en ne mangeant plus de viande. Un assez beau visage, à vrai dire. Sourcils bien épilés et arqués. Yeux bleus. Frustration transparaissant dans ce regard transparent. Instit'. Bon, évidemment, moins de prestige que prof, mais au moins, elle savait comment éduquer le petit. Lui n'avait pas la main.
Ils se disputaient souvent concernant l'enfant. Mais, las de se buter contre quelqu'un qui était persuadé que le bon sens lui était inné, il abandonnait. Elle permettait tout, ayant lu quelques essais obscurs. Un enfant devait être « maître de ses expériences ». Et puis, toute limite imposée rejaillissait plus ou moins pernicieusement à l'adolescence.
Ces derniers temps, son visage trahissait un mélange d'anxiété et de mal-être. Un matin, aux alentours de huit heures, en montant à l'étage pour déposer photocopies et affaires personnelles, nos regards se croisèrent en ouvrant la porte de nos salles de classe respectives. Il m'appela à voix basse. Rictus à la lèvre inférieure. Légère émotion qui le fit cligner des yeux. Echange banal sur tel et tel élèves. Avec les années, il avait mis de l'eau dans son vin. Quand la faux du malheur nous coupe l'herbe sous les pieds, on considère autrement les vies déjà pourries à la racine. (...)
Sans crier gare, il m'annonça que ça se passait mal avec sa femme. Un peu interloquée par un tel aveu, je le toisai. Regard interrogateur. D'un trait, les mots se bousculèrent : séparation, divorce, garde partagée, mutation. Ne pouvait pas se permettre de se prendre un appart' en attendant. La maison avait coûté bonbon. Tension permanente entre elle et lui. Sa mâchoire saillante se contracta. Un peu gêné. Clignement des yeux.
De nature maladroite et peu habituée aux paroles de réconfort—la grandiloquence dans les sentiments m'avait toujours fort effrayée-- un « Ah! » de surprise desserra ma gorge enserrée par tous ces mots qui s'étaient précipités pour l'étrangler.
C'est sur cette interjection que chacun s'en retourna vaquer à ses occupations. Le sujet ne fut pas remis sur le tapis. Pas même la plus petite allusion.
En salle des profs, pour donner l'illusion de sa contenance, les blagues les plus crues et les propos racistes fusaient. Et il y trouvait du répondant. Surtout chez ses collègues masculins. Aussi auprès de certaines bécasses. A ce moment, du haut de ses 1 mètre 90, sa tête faisait de petits mouvements. Ses propos scabreux avaient eu leur petit effet. Un vrai coq de basse-cour. Le taux d'adrénaline se décuplait. Son cou se gonflait. Rougissait. Sa pomme d'Adam saillante menaçait d'éclater. La satisfaction était telle qu'il allait dans la salle attenante. Non pas dans un but précis, mais il fallait juguler la sensation qui l'irradiait de l'intérieur. Les bécasses prenaient alors un faux air dégoûté. Mais, sous leurs traits d'offusquées se lisait l'approbation.
Dans la salle à côté, le paroxysme atteint, les sensations s'amenuisaient. Il reprenait ses esprits. Se grattait au bon endroit. Faut dire que ça faisait quelques mois qu'il n'avait plus eu le droit d'honorer sa femme.
En cours, il ne pouvait s'empêcher de reluquer certaines minettes aux formes avantageuses. Surtout l'une. Kiara, quatorze ans. Brunette, bronzée, cheveux teints, frange voilant le regard, maquillage outrancier, moue dédaigneuse. Fille-femme. Vamp de pacotille. Dans toute sa splendeur. Il ne cessait de la traiter de noms peu flatteurs. D'autres se gaussaient à ses côtés. Mais, c'est toujours lui qui poussait le bouchon. Plus loin. Chaque jour davantage.
Il fantasmait aussi sur la nouvelle collègue qui arriverait à la rentrée. Qui sait...Seul hic : son nom à consonnance hébraïque. Devrait faire attention à ses blagues douteuses. C'était presque devenu un rituel. A chaque repas, il ne pouvait s'empêcher d'accompagner son persiflage antisémite de son rire gras. Enfin, évidemment, fallait le prendre au second degré. Il n'était pas comme ça. Un peu soulagé tout de même d'apprendre que cette collègue avait refusé son affectation. Pourrait ainsi continuer à en lancer de plus belles sans scrupule.
Cependant, malgré ses manières et son parler rustres, on devinait le bon bougre. Je pressentais des antécédents familiaux lourds à porter. A demi-mot, parfois, il lâchait une pique glaciale. Sa mère. Des humiliations subies à l'école. Ces confidences arrivaient toujours sans crier gare. Le plus souvent quand nous nous retrouvions seuls en salle des profs. Par un hasard quelconque.
Plongée dans mes copies, j'accumulais difficilement les points et quarts de points-- mal à l'aise avec les chiffres, je recalculais plusieurs fois pour être sûre de ne pas me tromper. Et là, comme si de rien n'était, une phrase assassine dévoilant un passé affectif claudicant me sautait au visage. L'échafaudage mental de demi-points se réduisait alors en poussière. Tous les chiffres s'envolaient des copies et se mêlaient à la coulée amère des mots du Crapé. Mon regard se levait lentement, cherchant à rattraper des points par-ci, par-là, mais butait infailliblement contre les lèvres de mon collègue. Tel un étau, elles se desserraient, soulagées d'y faire passer un mince filet d'air. (...)
Un matin, comme chaque matin, je m'affairais dans ma salle de classe avant l'arrivée des élèves. Titre de la séance au tableau. Vérification des feutres. Exposé d'un tel à afficher. Billet d'absence préparé à l'avance. J'avais prévu d'étudier une chanson de Gainsbourg avec les 4èmes. J'installais l'ordinateur, mais je me rendis compte que j'avais oublié les enceintes à la maison. Je me souvins que le Crapé en disposait et qu'il m'avait donné le feu vert pour les prendre dans sa salle quand bon me semblait.
J'étais déjà devant sa porte, prête à tourner la clé dans le verrou, quand un bruit étouffé retint toute mon attention et m'empêcha d'aller au bout de mon geste. Je tendis l'oreille. Comme j'arrivais toujours très tôt au collège, personne ne rôdait encore dans les parages. Le silence dans lequel l'étage était plongé décuplait le mélange de pleurs et gémissements sourds qui me parvenait.
Ma première pensée fut pour une femme de ménage. Peut-être que l'une d'entre elles déversait son chagrin, seule, au milieu des chiffons, Javel et autres produits désinfectants. Mais, une plainte prolongée qu'on tentait d'étouffer me laissa songeuse. La curiosité me dévorait.
Avec la plus grande précaution, j'entrouvis la porte. D'abord, je ne vis rien. La salle était entièrement plongée dans la pénombre. Puis, peu à peu, je parvins à distinguer, à côté du bureau, une masse informe. Recouverte entièrement d'un sac de couchage. Une respiration lourde s'écrasait contre les murs dénudés de la pièce. Une odeur de fauve s'infiltra doucereusement à travers mes narines.
N'y tenant plus, je refermai derrière moi la porte qui n'avait laissé échapper qu'un faible rai de lumière. Je m'approchai à pas feutrés, quand malencontreusement, je butai contre une table. Crispation du visage. Main à la taille. Au bord des larmes. Douleur aiguë. Je serrai les dents, mais un soupir à peine audible s'échappa. Malgré moi.
C'est à ce moment que j'aperçus la queue de cheval dépassant du sac de couchage. Un « Non ! » d'horreur et de stupéfaction résonna intérieurement. Je perdis mon sang-froid et voulus me ruer à l'extérieur. Une main m'avait déjà attrapé le bras. Un « Je ne savais pas... » fut balbutié. Respiration forte et hâchée en guise de réponse. Je devinais la couleur du visage du Crapé. Comme la mienne. Rouge de honte. Sa main tremblait en m'agrippant le bras. Bouée de secours humaine. Son 1 mètre 90 me parut ridiculement petit. Je n'avais qu'une hâte: qu'il me lâche. C'est ce qu'il fit. Encore abasourdie, je restai paralysée quelque instant sur place.
Je devinai qu'il s'était fait jeter de chez lui. Il me le confirma par des bribes de mots entrecoupés de petits sanglots qu'il tentait de ravaler. J'ouvris la porte, lui lançai un dernier regard. Abattu, il n'ajouta rien. Baissa la tête. Cruellement grotesque dans son caleçon taché. J'oubliai les enceintes et le laissai seul à son sort.
Vingt minutes plus tard, les cours commençaient. J'improvisais. (...)
Depuis ce jour, le Crapé évite mon regard, ma présence, mon nom. Les blagues salaces ont pris fin. Comme par magie. Les collègues, avides, essaient de le relancer. En vain. Ils ne savent pas. Il sait que je sais. »
-L'enfoirée ! Un ramassis de mensonges. Elle peut crever pour la sortie à Versailles avec les 4èmes ! Heureusement que je me casse l'an prochain. De toute façon, c'est une grosse laxiste, cette gonzesse. Elle n'a que ça à faire. Ecrire et détruire.
Que devrais-je ajouter à cela ? Je suis ouverte à toute suggestion. Là, vous êtes arrivé au bout. Peut-être un peu déçu par la chute. Peut-être auriez-vous aimé un truc encore plus dégueulasse et pervers. Un personnage plus noir. Emprisonné dans ses travers. Pas d'inquiétude. Le monde des profs regorge de potentiel à exploiter. Une pincée de faits véridiques, une petite touche d'imagination débridée et le tour est joué. Il y en aura d'autres. Mais là, je compte m'atteler à La Mort est mon métier. Le Crapé m'a tout de même un peu complexée...
Willem de Kooning
(1904-1997)
Voilà. Vous êtes probablement assis en tailleur sur le lit ou au bureau, jambes écartées. Peut-être même en caleçon ou shorty, rejetant tout le carcan des convenances, après une journée où vous étiez engoncé dans votre smoking. A moins que vous n'ayez carrément pris les toilettes d'assaut, ordinateur sur les genoux, dévoré par la curiosité. Ou, qui sait si dans un accès de boulimie vous n'avez pas enfourné le paquet de M&M's qui traînait tout en faisant défiler de vos doigts graisseux le texte que vous êtes en train de lire sur votre PC...
Et vous vous demandez ce que je vais bien pouvoir vous raconter. Encore une histoire de prof, de personnage aux appétits morbides et farfelus ou bien de fou furieux cherchant à faire exulter sa vérité. Quand on mixe un peu des trois, ça donne ça :
- Quelle salope quand même ! Ca se fait prier pour se faire inviter, ça picole sec aux frais de la princesse et sans aucun état d'âme ça jette sur papier ces trucs obscènes. Impression d'avoir été dépouillé. D'avoir été le jouet d'une stratégie bien calculée. Moi qui pensais qu'elle m'estimait un peu. Je lui avais même conseillé l'un ou l'autre bouquin qu'elle n'avait même pas lu. Une prof de Français en plus ! Connaissait même pas La Mort est mon métier. Et puis, elle aime Ionesco et fait lire L'Etranger. Comme ça m'avait fait chier à leur âge.
'Tain je la croyais sympa et tout. Le genre de nana qui ne se prend pas la tête. Et voilà ce que je lis-- et encore je ne vous mets que des extraits, car j'en prends assez pour mon grade :
« Le Crapé. C'est un ex qui avait trouvé ce surnom en le croisant à la sortie d'un Kebab. Je trouvais que ce pseudo lui allait comme un gant. Mélange de « crapaud », « trapu » et « barré ». Faut dire que son allure bûcheronne n'inspirait pas de doux sobriquets. Grand et massif. Taillé dans un bloc.
Les premières années, il arrivait au collège à vélo et une forte odeur de sueur lui collait à la peau. Un fauve revenu de chasse. Il ne prenait pas soin de lui. Pour preuve, sa longue queue de cheval rêche nouée à la va-vite et son rasage douteux. Il parlait toujours d'une voix grave, un peu rauque et vulgaire. Comme si d'un moment à l'autre, ça allait dérailler. C'est ce qui se passa. D'une certaine façon. Grande gueule, mais se la bouclait quand sa femme venait l'attendre avec leur rejeton.
Elle ? Petite, très brune, des restes de grossesse qu'elle essayait de faire disparaître en ne mangeant plus de viande. Un assez beau visage, à vrai dire. Sourcils bien épilés et arqués. Yeux bleus. Frustration transparaissant dans ce regard transparent. Instit'. Bon, évidemment, moins de prestige que prof, mais au moins, elle savait comment éduquer le petit. Lui n'avait pas la main.
Ils se disputaient souvent concernant l'enfant. Mais, las de se buter contre quelqu'un qui était persuadé que le bon sens lui était inné, il abandonnait. Elle permettait tout, ayant lu quelques essais obscurs. Un enfant devait être « maître de ses expériences ». Et puis, toute limite imposée rejaillissait plus ou moins pernicieusement à l'adolescence.
Ces derniers temps, son visage trahissait un mélange d'anxiété et de mal-être. Un matin, aux alentours de huit heures, en montant à l'étage pour déposer photocopies et affaires personnelles, nos regards se croisèrent en ouvrant la porte de nos salles de classe respectives. Il m'appela à voix basse. Rictus à la lèvre inférieure. Légère émotion qui le fit cligner des yeux. Echange banal sur tel et tel élèves. Avec les années, il avait mis de l'eau dans son vin. Quand la faux du malheur nous coupe l'herbe sous les pieds, on considère autrement les vies déjà pourries à la racine. (...)
Sans crier gare, il m'annonça que ça se passait mal avec sa femme. Un peu interloquée par un tel aveu, je le toisai. Regard interrogateur. D'un trait, les mots se bousculèrent : séparation, divorce, garde partagée, mutation. Ne pouvait pas se permettre de se prendre un appart' en attendant. La maison avait coûté bonbon. Tension permanente entre elle et lui. Sa mâchoire saillante se contracta. Un peu gêné. Clignement des yeux.
De nature maladroite et peu habituée aux paroles de réconfort—la grandiloquence dans les sentiments m'avait toujours fort effrayée-- un « Ah! » de surprise desserra ma gorge enserrée par tous ces mots qui s'étaient précipités pour l'étrangler.
C'est sur cette interjection que chacun s'en retourna vaquer à ses occupations. Le sujet ne fut pas remis sur le tapis. Pas même la plus petite allusion.
En salle des profs, pour donner l'illusion de sa contenance, les blagues les plus crues et les propos racistes fusaient. Et il y trouvait du répondant. Surtout chez ses collègues masculins. Aussi auprès de certaines bécasses. A ce moment, du haut de ses 1 mètre 90, sa tête faisait de petits mouvements. Ses propos scabreux avaient eu leur petit effet. Un vrai coq de basse-cour. Le taux d'adrénaline se décuplait. Son cou se gonflait. Rougissait. Sa pomme d'Adam saillante menaçait d'éclater. La satisfaction était telle qu'il allait dans la salle attenante. Non pas dans un but précis, mais il fallait juguler la sensation qui l'irradiait de l'intérieur. Les bécasses prenaient alors un faux air dégoûté. Mais, sous leurs traits d'offusquées se lisait l'approbation.
Dans la salle à côté, le paroxysme atteint, les sensations s'amenuisaient. Il reprenait ses esprits. Se grattait au bon endroit. Faut dire que ça faisait quelques mois qu'il n'avait plus eu le droit d'honorer sa femme.
En cours, il ne pouvait s'empêcher de reluquer certaines minettes aux formes avantageuses. Surtout l'une. Kiara, quatorze ans. Brunette, bronzée, cheveux teints, frange voilant le regard, maquillage outrancier, moue dédaigneuse. Fille-femme. Vamp de pacotille. Dans toute sa splendeur. Il ne cessait de la traiter de noms peu flatteurs. D'autres se gaussaient à ses côtés. Mais, c'est toujours lui qui poussait le bouchon. Plus loin. Chaque jour davantage.
Il fantasmait aussi sur la nouvelle collègue qui arriverait à la rentrée. Qui sait...Seul hic : son nom à consonnance hébraïque. Devrait faire attention à ses blagues douteuses. C'était presque devenu un rituel. A chaque repas, il ne pouvait s'empêcher d'accompagner son persiflage antisémite de son rire gras. Enfin, évidemment, fallait le prendre au second degré. Il n'était pas comme ça. Un peu soulagé tout de même d'apprendre que cette collègue avait refusé son affectation. Pourrait ainsi continuer à en lancer de plus belles sans scrupule.
Cependant, malgré ses manières et son parler rustres, on devinait le bon bougre. Je pressentais des antécédents familiaux lourds à porter. A demi-mot, parfois, il lâchait une pique glaciale. Sa mère. Des humiliations subies à l'école. Ces confidences arrivaient toujours sans crier gare. Le plus souvent quand nous nous retrouvions seuls en salle des profs. Par un hasard quelconque.
Plongée dans mes copies, j'accumulais difficilement les points et quarts de points-- mal à l'aise avec les chiffres, je recalculais plusieurs fois pour être sûre de ne pas me tromper. Et là, comme si de rien n'était, une phrase assassine dévoilant un passé affectif claudicant me sautait au visage. L'échafaudage mental de demi-points se réduisait alors en poussière. Tous les chiffres s'envolaient des copies et se mêlaient à la coulée amère des mots du Crapé. Mon regard se levait lentement, cherchant à rattraper des points par-ci, par-là, mais butait infailliblement contre les lèvres de mon collègue. Tel un étau, elles se desserraient, soulagées d'y faire passer un mince filet d'air. (...)
Un matin, comme chaque matin, je m'affairais dans ma salle de classe avant l'arrivée des élèves. Titre de la séance au tableau. Vérification des feutres. Exposé d'un tel à afficher. Billet d'absence préparé à l'avance. J'avais prévu d'étudier une chanson de Gainsbourg avec les 4èmes. J'installais l'ordinateur, mais je me rendis compte que j'avais oublié les enceintes à la maison. Je me souvins que le Crapé en disposait et qu'il m'avait donné le feu vert pour les prendre dans sa salle quand bon me semblait.
J'étais déjà devant sa porte, prête à tourner la clé dans le verrou, quand un bruit étouffé retint toute mon attention et m'empêcha d'aller au bout de mon geste. Je tendis l'oreille. Comme j'arrivais toujours très tôt au collège, personne ne rôdait encore dans les parages. Le silence dans lequel l'étage était plongé décuplait le mélange de pleurs et gémissements sourds qui me parvenait.
Ma première pensée fut pour une femme de ménage. Peut-être que l'une d'entre elles déversait son chagrin, seule, au milieu des chiffons, Javel et autres produits désinfectants. Mais, une plainte prolongée qu'on tentait d'étouffer me laissa songeuse. La curiosité me dévorait.
Avec la plus grande précaution, j'entrouvis la porte. D'abord, je ne vis rien. La salle était entièrement plongée dans la pénombre. Puis, peu à peu, je parvins à distinguer, à côté du bureau, une masse informe. Recouverte entièrement d'un sac de couchage. Une respiration lourde s'écrasait contre les murs dénudés de la pièce. Une odeur de fauve s'infiltra doucereusement à travers mes narines.
N'y tenant plus, je refermai derrière moi la porte qui n'avait laissé échapper qu'un faible rai de lumière. Je m'approchai à pas feutrés, quand malencontreusement, je butai contre une table. Crispation du visage. Main à la taille. Au bord des larmes. Douleur aiguë. Je serrai les dents, mais un soupir à peine audible s'échappa. Malgré moi.
C'est à ce moment que j'aperçus la queue de cheval dépassant du sac de couchage. Un « Non ! » d'horreur et de stupéfaction résonna intérieurement. Je perdis mon sang-froid et voulus me ruer à l'extérieur. Une main m'avait déjà attrapé le bras. Un « Je ne savais pas... » fut balbutié. Respiration forte et hâchée en guise de réponse. Je devinais la couleur du visage du Crapé. Comme la mienne. Rouge de honte. Sa main tremblait en m'agrippant le bras. Bouée de secours humaine. Son 1 mètre 90 me parut ridiculement petit. Je n'avais qu'une hâte: qu'il me lâche. C'est ce qu'il fit. Encore abasourdie, je restai paralysée quelque instant sur place.
Je devinai qu'il s'était fait jeter de chez lui. Il me le confirma par des bribes de mots entrecoupés de petits sanglots qu'il tentait de ravaler. J'ouvris la porte, lui lançai un dernier regard. Abattu, il n'ajouta rien. Baissa la tête. Cruellement grotesque dans son caleçon taché. J'oubliai les enceintes et le laissai seul à son sort.
Vingt minutes plus tard, les cours commençaient. J'improvisais. (...)
Depuis ce jour, le Crapé évite mon regard, ma présence, mon nom. Les blagues salaces ont pris fin. Comme par magie. Les collègues, avides, essaient de le relancer. En vain. Ils ne savent pas. Il sait que je sais. »
-L'enfoirée ! Un ramassis de mensonges. Elle peut crever pour la sortie à Versailles avec les 4èmes ! Heureusement que je me casse l'an prochain. De toute façon, c'est une grosse laxiste, cette gonzesse. Elle n'a que ça à faire. Ecrire et détruire.
Que devrais-je ajouter à cela ? Je suis ouverte à toute suggestion. Là, vous êtes arrivé au bout. Peut-être un peu déçu par la chute. Peut-être auriez-vous aimé un truc encore plus dégueulasse et pervers. Un personnage plus noir. Emprisonné dans ses travers. Pas d'inquiétude. Le monde des profs regorge de potentiel à exploiter. Une pincée de faits véridiques, une petite touche d'imagination débridée et le tour est joué. Il y en aura d'autres. Mais là, je compte m'atteler à La Mort est mon métier. Le Crapé m'a tout de même un peu complexée...
Julius
Deuxième étage, les portes de l'ascenseur s'ouvrent. Une odeur de médicament me happe. Il sera difficile par la suite de m'en débarrasser. J'aurai l'impression, même plus tard dans le train, que tout mon être en est imprégné.
Trois vieilles, assises sur un banc, dodelinent de la tête. L'une d'entre elles retient à peine son tricot. Les nervures violacées de sa main attirent mon attention. Son alliance semble s'être incrustée dans l'annulaire, preuve que certaines choses résistent au temps. Elles ne prononcent aucun mot, je reste figé. Elles ne m'ont même pas aperçu. Les trois sont vêtues de jupes à l'ancienne leur descendant au-dessous du genou et de collants opaques qui ne réussissent pourtant pas à masquer leurs varices.
Elles semblent être occupées à démêler les affres du destin de leurs enfants et petits-enfants. Mais peut-être que mon imagination me joue des tours. Elles ne pensent peut-être à rien et ne sont sensibles qu'aux saisons qui passent. Ou bien elles attendent quelqu'un de particulier et alors à ce moment-là, elles lèveront la tête, car d'instinct, elles reconnaîtront son pas, son odeur.
Les murs sont verts clair et par endroits on remarque une ligne blanche, comme si le peintre avait voulu laisser une ligne d'espoir, un fil qui ne s'arrête jamais, mais qui peut sans doute aussi emmêler l'esprit de ces personnes âgées. Je décide de le suivre. Une autre vieille en fauteuil roulant me sourit et me parle en alsacien. Ne comprenant pas, je m'approche d'elle. Elle m'agrippe et tente de se lever. Ses doigts se crispent sur moi à tel point que je sens le bout de ses ongles entrer dans ma chair. De faible constitution, elle retombe un peu brutalement. Une infirmière toute guillerette arrive et lui dit qu'elle n'a pas le droit de se mettre debout, qu'elle risque de se faire très mal. Tout en lui parlant, elle bombe le torse fièrement, puis se penche pour la remettre droite. J'ai l'impression d'assister au combat de deux forces inégales : l'une incarne la vigueur, la sève coulant à flots dans les entrailles; l'autre me fait penser à une fleur desséchée dont la tige menace de se plier. Elle en profite aussi pour me dire qu'on ne peut rentrer comme ça, que le personnel ne fait pas son boulot, qu'elle est débordée, qu'elle ne peut pas s'occuper de moi. Je n'ajoute rien à sa tirade et continue mon bonhomme de chemin.
J'arrive dans une salle qui a des allures de cafétéria. C'est à ce moment-là que j'entends une voix que je reconnais bien:
-Ben Julius, ça alors! Il est où l'autre?
Celle qui vient de m'apostropher, c'est Oma, ça veut dire 'mamie' en allemand. Elle est particulière Oma, je l'aime bien. C'est une petite femme qui a un sacré caractère et qui ne peut s'empêcher d'ajouter des commentaires à tout bout de champ. Parfois ça en devient agaçant ou même gênant. Ellle dit tout haut ce que les gens pensent tout bas. Alors évidemment, vous comprendrez pourquoi, par moment, on aimerait disparaître illico presto.
Là, elle est en train de boire son café près d'un vieux monsieur paisible d'apparence. Pourtant, il a une main posée sur sa jambe comme s'il voulait calmer son genou qui tremble un peu. Ses cheveux blanc neige sont séparés par une raie sur le côté, ça lui donne un air distingué.
Oma, elle, détonne: sa chevelure emmêlée et rêche montre qu'elle ne prend pas soin de son apparence. Ses ongles sont entièrement rongés. Ca, je le sais aux pansements qui cachent tous les doigts d'une main. Une semaine, c'est l'une; la semaine d'après, l'autre. Malheureusement, ses efforts sont vains. Dès qu'ils se retrouvent à l'air libre, elle se jette dessus comme un prédateur sur sa proie.
Autour du cou, elle a un pendentif en or, probablement un cadeau ou un héritage de sa mère, je ne suis plus sûr. Elle le met souvent en bouche. On lui dit tout le temps de l'enlever, que ce n'est pas propre. Evidemment, elle n'en tient pas compte, et du coup de petits boutons font irruption aux commissures. Quand elle se penche sur moi, je les distingue nettement. C'est vrai que ce n'est pas très esthétique et absolument pas hygiénique. Mais changer les habitudes d'Oma reste une mission impossible. C'est comme les idées. Difficile de lui faire admettre que l'on peut avoir une autre opinion qu'elle. Tout le monde doit se taire quand elle soutient mordicus des choses parfois totalement aberrantes. La réciprocité dans l'écoute n'existe pas. A peine comprend-elle que ton avis diverge du sien, qu'elle fait un geste de la main pour mettre fin à la discussion. A ce moment, ses sourcils se froncent, ses yeux se renfoncent dans leur orbite, sa fine bouche mime le dégoût, son menton se rétracte et toi, tu comprends que c'est peine perdue: elle ne t'écoutera plus et passera à autre chose.
Son café fini, elle se lève et je me mets à la suivre. Avec moi, elle est particulièrement gentille et ne s'énerve jamais. Faut dire que je suis de bonne composition. Elle propose alors de me montrer les lieux. En fait, je connais déjà, je suis déjà venu plusieurs fois avec son fils. Mais vu qu'elle doit sûrement se sentir seule ici, elle profite de la moindre visite pour parler de son quotidien et, fidèle à son habitude, se plaindre de tout.
Là, elle ouvre doucement une porte. Je glisse ma tête et aperçois quelques mamies sur des tapis de gym. Les hommes sont en sous-effectif, mais le peu qui suit le cours a l'air de prendre ça très au sérieux. Intérieurement, je souris quand je les vois en position-oeuf. Certains ont l'air vraiment ridicules, leurs bras ne parviennent pas à encercler leurs genoux. Je me dis que j'ai de la chance, je ne connaîtrai jamais ça. Le professeur -j'ai oublié de dire que c'est une femme, et vu que j'ai employé le masculin, parce que je n'aime pas féminiser les noms de profession...enfin bon je m'égare, revenons à nos moutons- donc, le professeur est vêtu d'un cycliste noir, d'un tee-shirt large qui lui cache les fesses et de baskets toutes neuves. Ses mouvements sont beaucoup plus amples et ronds que les autres et dans sa voix on sent qu'elle encourage ses élèves.
Oma me montre d'un geste las ces sportifs, comme pour me dire qu'elle ne comprend pas pourquoi s'acharner à faire tout ça, alors que certains ont déjà un pied dans la tombe. C'est une de ces expressions-type, ça. Il faut toujours qu'elle exagère. Selon elle, tous ces séniles qui vivent ici- ce n'est pas moi qui emploie ces termes, mais je les ai tellement entendus...- gangrènent l'ambiance et influent sur le moral des personnes valides et qui ont toute leur tête. Elle n'arrête pas de répéter qu'elle se sent deux fois plus vieillir depuis qu'on l'a mise là. Quelquefois, quand elle dit ça, les larmes lui viennent toutes seules, et elle se met à repenser au bon vieux temps.
C'est vrai, quand j'y pense, que c'était la belle époque. Enfin, avant que l'autre arrive. On était, Oma et moi, tous les deux dans la grande maison. L'ancienne demeure familiale. Elle n'aimait pas recevoir de monde, ça la mettait dans tous ses états. Je reconnais qu'on ne pourrait pas la qualifier d'hôte accueillante, même avec ses propres petits-enfants. Avec moi, par contre, il en était tout autre. Elle passait beaucoup de temps à me bichonner, me faisait entièrement confiance et je pouvais sortir et rentrer quand je voulais.
La maison était grande, peut-être même trop pour nous deux. Dans la journée, Oma était souvent seule. Elle aimait se poster devant le buffet de la salle à manger. Ce vieux meuble recelait à lui seul tous les secrets de sa vie. Après avoir passé sa main sur lui pour épousseter des saletés invisibles ou bien peut-être pour prouver combien elle lui était attachée, ses yeux se posaient sur les photos qui le décoraient. Quelquefois, elle prenait l'un des cadres dans ses mains, l'approchait d'elle et un léger sourire naissait. Sans doute son esprit replongeait dans le passé, elle se rappelait une scène particulière. Cela faisait partie des mystères qu'Oma ne m'avait jamais révélés.
Nous vivions au jour le jour en harmonie. Jusqu'au jour où il vint la voir. Son dernier fils. Celui qu'elle avait toujours chouchouté. Il ne m'aimait pas et moi non plus. Quand j'essayais de surprendre une de leurs conversations, il me montrait du doigt la porte et me hurlait dessus. J'ai tout de même réussi à comprendre qu'il vivait un mauvais moment et qu'il comptait sur elle pour s'en sortir. Oma, affolée, ne savait que faire. Elle joignait ses mains en implorant que la situation s'arrange. Ces habitudes étaient perturbées et elle se sentait perdue. D'autant plus que son fils, dépité par les échecs qui se multipliaient, commença à s'en prendre à elle.
Au début, il haussa le ton, puis peu à peu sa voix monta de volume et il ne s'adressa à elle que par grognements incompréhensibles qui alternaient avec des hurlements sauvages. Terrifiée, Oma se bouchait les oreilles et se recroquevillait sur elle-même. Moi, je m'enfuyais bien vite, ne supportant pas ces cris hystériques.
Puis, un jour, revenant d'une promenade, je l'interceptais en train de la gifler. Je vis Oma porter sa main sur la marque rouge qui ornait sa joue. Témoin de ce spectacle, j'essayais tant bien que mal de m'attaquer à lui, mais mes efforts ne valaient pas grand chose face à sa stature imposante. Son ventre bedonnant ne l'amollissait pas, car sa taille rivalisait presque avec les deux mètres. Il ne prenait jamais la peine d'enlever ses chaussures de ranger, manière pour lui de mieux s'imposer. Je n'avais qu'une crainte: qu'il me chasse à jamais de la maison.
Petit à petit, Oma se renferma sur elle. Elle n'osait plus bouger, de peur que son benjamin lui fasse des remontrances ou la frappe. Elle se mit à rester cloîtrée dans son lit, avalant somnifères à la suite pour s'endormir au plus vite et ne plus subir toute cette violence.
Son fils s'étalait dans toute la maison. Il empilait ses papiers sur la table à manger, sur les lits inoccupés de ses frères et soeurs. Il sortait même les produits frais du congélateur et les laissait pourrir sur un couvre-lit ou sur une table de chevet. Evidemment, il ne s'occupait pas de moi et je dus me prendre en main. Affamé, je me ruais sur les aliments qu'il abandonnait à l'air libre. Les boîtes de conserve étaient trop difficiles à ouvrir, par contre je m'en sortais assez bien avec le jambon sous emballage, les biscuits ou encore les yaourts. Un jour, revenant de je ne sais où, il me prit en flagrant délit. Il se rua sur moi, voulut m'attraper, mais plus malin et plus agile, je réussis à déguerpir bien vite de cet endroit.
Toujours très attaché à Oma malgré tout ce qui se passait, je venais la voir dans son lit. Elle me faisait beaucoup de peine, allongée avec encore tous ses habits et son pendentif qu'elle suçotait comme une petite fille. Ses joues s'étaient creusées, son regard s'assombrissait, ses mains prises d'un tremblement involontaire et continu.
-Ah Julius, regarde la pauvre Oma! Si c'est pas triste! Son propre fils en plus!
Alors, je venais m'asseoir près d'elle et incapable de trouver la moindre parole qui la réconforterait, je la regardais, plein de pitié. Elle me frottait un peu la tête et me laissait à nouveau vagabonder.
Je compris que la situation s'était vraiment dégradée le jour où une voiture vint la chercher et l'emmena loin d'ici. Seul, je perdis tous mes repères. Il ne restait plus qu'un tyran qui, même sans sa victime sous la main, continuait à grogner et à se frapper la tête contre le mur. Heureusement, un autre des fils d'Oma arriva un après-midi à l'improviste. Il fit le constat amer que la maison était devenu un taudis en quelques mois. Il allait repartir, quand j'émis un petit bruit pour me faire remarquer. Il tourna la tête et m'aperçut:
-Ah ça alors, toujours là toi? Tu ne dis rien, mais tu as dû en voir des choses...
Puis, il me prit dans ses bras et m'emmena avec lui dans la maison de retraite. Cela devint un rite. Chaque samedi, nous prenions le train pour rendre visite à Oma. Elle était toute contente dès qu'elle nous apercevait. C'était son petit moment de bonheur.
Voilà, je repensais à tout ça au moment où Oma venait de refermer la porte de la salle de gym et que je vis ses larmes couler en silence.
Tout à coup, une voix bien connue me fait sursauter:
-Julius! Mais tu es là! Je t'ai cherché partout depuis notre arrivée à la gare! Je me suis fait du mouron et je pensais déjà que tu t'étais fait écraser!
C'était le fils d'Oma, le gentil, celui qui m'avait recueilli. Je ne pus que pousser un 'miaouu' de malice. Pas de quoi fouetter un chat...
Trois vieilles, assises sur un banc, dodelinent de la tête. L'une d'entre elles retient à peine son tricot. Les nervures violacées de sa main attirent mon attention. Son alliance semble s'être incrustée dans l'annulaire, preuve que certaines choses résistent au temps. Elles ne prononcent aucun mot, je reste figé. Elles ne m'ont même pas aperçu. Les trois sont vêtues de jupes à l'ancienne leur descendant au-dessous du genou et de collants opaques qui ne réussissent pourtant pas à masquer leurs varices.
Elles semblent être occupées à démêler les affres du destin de leurs enfants et petits-enfants. Mais peut-être que mon imagination me joue des tours. Elles ne pensent peut-être à rien et ne sont sensibles qu'aux saisons qui passent. Ou bien elles attendent quelqu'un de particulier et alors à ce moment-là, elles lèveront la tête, car d'instinct, elles reconnaîtront son pas, son odeur.
Les murs sont verts clair et par endroits on remarque une ligne blanche, comme si le peintre avait voulu laisser une ligne d'espoir, un fil qui ne s'arrête jamais, mais qui peut sans doute aussi emmêler l'esprit de ces personnes âgées. Je décide de le suivre. Une autre vieille en fauteuil roulant me sourit et me parle en alsacien. Ne comprenant pas, je m'approche d'elle. Elle m'agrippe et tente de se lever. Ses doigts se crispent sur moi à tel point que je sens le bout de ses ongles entrer dans ma chair. De faible constitution, elle retombe un peu brutalement. Une infirmière toute guillerette arrive et lui dit qu'elle n'a pas le droit de se mettre debout, qu'elle risque de se faire très mal. Tout en lui parlant, elle bombe le torse fièrement, puis se penche pour la remettre droite. J'ai l'impression d'assister au combat de deux forces inégales : l'une incarne la vigueur, la sève coulant à flots dans les entrailles; l'autre me fait penser à une fleur desséchée dont la tige menace de se plier. Elle en profite aussi pour me dire qu'on ne peut rentrer comme ça, que le personnel ne fait pas son boulot, qu'elle est débordée, qu'elle ne peut pas s'occuper de moi. Je n'ajoute rien à sa tirade et continue mon bonhomme de chemin.
J'arrive dans une salle qui a des allures de cafétéria. C'est à ce moment-là que j'entends une voix que je reconnais bien:
-Ben Julius, ça alors! Il est où l'autre?
Celle qui vient de m'apostropher, c'est Oma, ça veut dire 'mamie' en allemand. Elle est particulière Oma, je l'aime bien. C'est une petite femme qui a un sacré caractère et qui ne peut s'empêcher d'ajouter des commentaires à tout bout de champ. Parfois ça en devient agaçant ou même gênant. Ellle dit tout haut ce que les gens pensent tout bas. Alors évidemment, vous comprendrez pourquoi, par moment, on aimerait disparaître illico presto.
Là, elle est en train de boire son café près d'un vieux monsieur paisible d'apparence. Pourtant, il a une main posée sur sa jambe comme s'il voulait calmer son genou qui tremble un peu. Ses cheveux blanc neige sont séparés par une raie sur le côté, ça lui donne un air distingué.
Oma, elle, détonne: sa chevelure emmêlée et rêche montre qu'elle ne prend pas soin de son apparence. Ses ongles sont entièrement rongés. Ca, je le sais aux pansements qui cachent tous les doigts d'une main. Une semaine, c'est l'une; la semaine d'après, l'autre. Malheureusement, ses efforts sont vains. Dès qu'ils se retrouvent à l'air libre, elle se jette dessus comme un prédateur sur sa proie.
Autour du cou, elle a un pendentif en or, probablement un cadeau ou un héritage de sa mère, je ne suis plus sûr. Elle le met souvent en bouche. On lui dit tout le temps de l'enlever, que ce n'est pas propre. Evidemment, elle n'en tient pas compte, et du coup de petits boutons font irruption aux commissures. Quand elle se penche sur moi, je les distingue nettement. C'est vrai que ce n'est pas très esthétique et absolument pas hygiénique. Mais changer les habitudes d'Oma reste une mission impossible. C'est comme les idées. Difficile de lui faire admettre que l'on peut avoir une autre opinion qu'elle. Tout le monde doit se taire quand elle soutient mordicus des choses parfois totalement aberrantes. La réciprocité dans l'écoute n'existe pas. A peine comprend-elle que ton avis diverge du sien, qu'elle fait un geste de la main pour mettre fin à la discussion. A ce moment, ses sourcils se froncent, ses yeux se renfoncent dans leur orbite, sa fine bouche mime le dégoût, son menton se rétracte et toi, tu comprends que c'est peine perdue: elle ne t'écoutera plus et passera à autre chose.
Son café fini, elle se lève et je me mets à la suivre. Avec moi, elle est particulièrement gentille et ne s'énerve jamais. Faut dire que je suis de bonne composition. Elle propose alors de me montrer les lieux. En fait, je connais déjà, je suis déjà venu plusieurs fois avec son fils. Mais vu qu'elle doit sûrement se sentir seule ici, elle profite de la moindre visite pour parler de son quotidien et, fidèle à son habitude, se plaindre de tout.
Là, elle ouvre doucement une porte. Je glisse ma tête et aperçois quelques mamies sur des tapis de gym. Les hommes sont en sous-effectif, mais le peu qui suit le cours a l'air de prendre ça très au sérieux. Intérieurement, je souris quand je les vois en position-oeuf. Certains ont l'air vraiment ridicules, leurs bras ne parviennent pas à encercler leurs genoux. Je me dis que j'ai de la chance, je ne connaîtrai jamais ça. Le professeur -j'ai oublié de dire que c'est une femme, et vu que j'ai employé le masculin, parce que je n'aime pas féminiser les noms de profession...enfin bon je m'égare, revenons à nos moutons- donc, le professeur est vêtu d'un cycliste noir, d'un tee-shirt large qui lui cache les fesses et de baskets toutes neuves. Ses mouvements sont beaucoup plus amples et ronds que les autres et dans sa voix on sent qu'elle encourage ses élèves.
Oma me montre d'un geste las ces sportifs, comme pour me dire qu'elle ne comprend pas pourquoi s'acharner à faire tout ça, alors que certains ont déjà un pied dans la tombe. C'est une de ces expressions-type, ça. Il faut toujours qu'elle exagère. Selon elle, tous ces séniles qui vivent ici- ce n'est pas moi qui emploie ces termes, mais je les ai tellement entendus...- gangrènent l'ambiance et influent sur le moral des personnes valides et qui ont toute leur tête. Elle n'arrête pas de répéter qu'elle se sent deux fois plus vieillir depuis qu'on l'a mise là. Quelquefois, quand elle dit ça, les larmes lui viennent toutes seules, et elle se met à repenser au bon vieux temps.
C'est vrai, quand j'y pense, que c'était la belle époque. Enfin, avant que l'autre arrive. On était, Oma et moi, tous les deux dans la grande maison. L'ancienne demeure familiale. Elle n'aimait pas recevoir de monde, ça la mettait dans tous ses états. Je reconnais qu'on ne pourrait pas la qualifier d'hôte accueillante, même avec ses propres petits-enfants. Avec moi, par contre, il en était tout autre. Elle passait beaucoup de temps à me bichonner, me faisait entièrement confiance et je pouvais sortir et rentrer quand je voulais.
La maison était grande, peut-être même trop pour nous deux. Dans la journée, Oma était souvent seule. Elle aimait se poster devant le buffet de la salle à manger. Ce vieux meuble recelait à lui seul tous les secrets de sa vie. Après avoir passé sa main sur lui pour épousseter des saletés invisibles ou bien peut-être pour prouver combien elle lui était attachée, ses yeux se posaient sur les photos qui le décoraient. Quelquefois, elle prenait l'un des cadres dans ses mains, l'approchait d'elle et un léger sourire naissait. Sans doute son esprit replongeait dans le passé, elle se rappelait une scène particulière. Cela faisait partie des mystères qu'Oma ne m'avait jamais révélés.
Nous vivions au jour le jour en harmonie. Jusqu'au jour où il vint la voir. Son dernier fils. Celui qu'elle avait toujours chouchouté. Il ne m'aimait pas et moi non plus. Quand j'essayais de surprendre une de leurs conversations, il me montrait du doigt la porte et me hurlait dessus. J'ai tout de même réussi à comprendre qu'il vivait un mauvais moment et qu'il comptait sur elle pour s'en sortir. Oma, affolée, ne savait que faire. Elle joignait ses mains en implorant que la situation s'arrange. Ces habitudes étaient perturbées et elle se sentait perdue. D'autant plus que son fils, dépité par les échecs qui se multipliaient, commença à s'en prendre à elle.
Au début, il haussa le ton, puis peu à peu sa voix monta de volume et il ne s'adressa à elle que par grognements incompréhensibles qui alternaient avec des hurlements sauvages. Terrifiée, Oma se bouchait les oreilles et se recroquevillait sur elle-même. Moi, je m'enfuyais bien vite, ne supportant pas ces cris hystériques.
Puis, un jour, revenant d'une promenade, je l'interceptais en train de la gifler. Je vis Oma porter sa main sur la marque rouge qui ornait sa joue. Témoin de ce spectacle, j'essayais tant bien que mal de m'attaquer à lui, mais mes efforts ne valaient pas grand chose face à sa stature imposante. Son ventre bedonnant ne l'amollissait pas, car sa taille rivalisait presque avec les deux mètres. Il ne prenait jamais la peine d'enlever ses chaussures de ranger, manière pour lui de mieux s'imposer. Je n'avais qu'une crainte: qu'il me chasse à jamais de la maison.
Petit à petit, Oma se renferma sur elle. Elle n'osait plus bouger, de peur que son benjamin lui fasse des remontrances ou la frappe. Elle se mit à rester cloîtrée dans son lit, avalant somnifères à la suite pour s'endormir au plus vite et ne plus subir toute cette violence.
Son fils s'étalait dans toute la maison. Il empilait ses papiers sur la table à manger, sur les lits inoccupés de ses frères et soeurs. Il sortait même les produits frais du congélateur et les laissait pourrir sur un couvre-lit ou sur une table de chevet. Evidemment, il ne s'occupait pas de moi et je dus me prendre en main. Affamé, je me ruais sur les aliments qu'il abandonnait à l'air libre. Les boîtes de conserve étaient trop difficiles à ouvrir, par contre je m'en sortais assez bien avec le jambon sous emballage, les biscuits ou encore les yaourts. Un jour, revenant de je ne sais où, il me prit en flagrant délit. Il se rua sur moi, voulut m'attraper, mais plus malin et plus agile, je réussis à déguerpir bien vite de cet endroit.
Toujours très attaché à Oma malgré tout ce qui se passait, je venais la voir dans son lit. Elle me faisait beaucoup de peine, allongée avec encore tous ses habits et son pendentif qu'elle suçotait comme une petite fille. Ses joues s'étaient creusées, son regard s'assombrissait, ses mains prises d'un tremblement involontaire et continu.
-Ah Julius, regarde la pauvre Oma! Si c'est pas triste! Son propre fils en plus!
Alors, je venais m'asseoir près d'elle et incapable de trouver la moindre parole qui la réconforterait, je la regardais, plein de pitié. Elle me frottait un peu la tête et me laissait à nouveau vagabonder.
Je compris que la situation s'était vraiment dégradée le jour où une voiture vint la chercher et l'emmena loin d'ici. Seul, je perdis tous mes repères. Il ne restait plus qu'un tyran qui, même sans sa victime sous la main, continuait à grogner et à se frapper la tête contre le mur. Heureusement, un autre des fils d'Oma arriva un après-midi à l'improviste. Il fit le constat amer que la maison était devenu un taudis en quelques mois. Il allait repartir, quand j'émis un petit bruit pour me faire remarquer. Il tourna la tête et m'aperçut:
-Ah ça alors, toujours là toi? Tu ne dis rien, mais tu as dû en voir des choses...
Puis, il me prit dans ses bras et m'emmena avec lui dans la maison de retraite. Cela devint un rite. Chaque samedi, nous prenions le train pour rendre visite à Oma. Elle était toute contente dès qu'elle nous apercevait. C'était son petit moment de bonheur.
Voilà, je repensais à tout ça au moment où Oma venait de refermer la porte de la salle de gym et que je vis ses larmes couler en silence.
Tout à coup, une voix bien connue me fait sursauter:
-Julius! Mais tu es là! Je t'ai cherché partout depuis notre arrivée à la gare! Je me suis fait du mouron et je pensais déjà que tu t'étais fait écraser!
C'était le fils d'Oma, le gentil, celui qui m'avait recueilli. Je ne pus que pousser un 'miaouu' de malice. Pas de quoi fouetter un chat...
Maïeul
Mon Dieu, que ces gens d'esprit sont bêtes !
Pierre Choderlos de Laclos, Les Liaisons dangereuses (1782)
Né un 25 décembre, sa mère, qui terminait une thèse obscure en littérature, y avait vu un signe. Ses cours de philosophie sur la maïeutique platonicienne lui étaient revenus pendant qu'on lui injectait la péridurale. Alors que les contractions devenaient de plus en plus violentes et que Paul-Louis, son troisième mari, déglutissait en se tournant de trois quarts, elle avait crié "Maïeul". Trois fois.
Les sages-femmes n'y avaient pas prêté une attention particulière. Un "Taïaut" version embourgeoisée avaient-elles pensé. Tout de même, l'une d'elles resta interloquée quand elle remit le fils prodige dans les bras de la lettrée déconfite et qu'elle comprit à son ton mielleux que l'enfant naîtrait déjà avec un handicap: son propre nom.
Il grandit en fils unique. Loin du marasme urbain et des 'fréquentations sordides' comme se complaisait à répéter sa mère.
Ils habitaient dans la banlieue chic parisienne et Perle, à la fois mère névrosée, thésarde inachevée et maîtresse de maison complexée étalait un sourire de satisfaction chaque fois que ses amis venaient lui rendre visite.
-Vous comprenez, j'aime ressentir l'osmose entre les éléments. Pouvoir ouvrir la fenêtre de la cuisine sans inhaler des bouffées toxiques.
Au moment où elle prononçait ces paroles tout en arrosant ses herbes aromatiques, elle aspergeait par la même occasion Madame de Saint-Sauveur et son labrador qui passaient tous les jours, à la même heure, sous sa fenêtre. Offusqué de l'outrage fait à sa maîtresse, celui-ci se vengeait en laissant une de ces crottes-lingots devant le vieil hôtel classieux.
Paul-Louis avait hérité de cette ancienne demeure. Quand il avait rencontré Perle, qui sortait tout juste d'un divorce où elle avait réussi à ronger jusqu'à la moëlle son ex-mari, il lui avait tout bonnement proposé de s'installer avec lui et de s'unir à la mairie. Juste à la mairie, on est bien d'accord. Perle, en sceptique éclairée, était prise de vertiges chaque fois qu'elle entrait dans une église. Mieux valait éviter toute complication.
Loin d'être charismatique, Paul-Louis possédait quelquechose qui le maintenait cependant en tête de liste des bons partis que Perle s'amusait à tenir à jour régulièrement dans son carnet. L'argent. L'argent. L'argent. Elle avait toujours su choisir avec goût ses hommes. Elle avait le flair, aiguisé depuis sa plus tendre enfance.
Paul-Louis, commercial toujours en déplacement, laissait ainsi Perle libre de gérer comme elle le désirait le compte, l'appartement, les courses, ses cours de sophrologie, ses amants et le petit Maïeul.
A son entrée en Sixième, ce dernier avait déjà lu tout Claude Simon et sa mère l'inscrivit à l'Ecole Alsacienne. Le niveau y était beaucoup plus élevé que dans le public et une de ses anciennes amies khâgneuses y travaillait. Ca la rassurait. Elle avait pourtant appris quelque temps après la rentrée qu'un élève de Terminale avait mis fin à ses jours en se pendant dans sa chambre d'internat.
Elle avait ravalé sa salive, posé sa main aux longs ongles tout juste sortis d'une séance de manucure sur son coeur et avait essayé de sonder son fils sur cette affaire. Mais Maïeul ne semblait pas du tout préoccupé par cette histoire. Il s'attaquait à la poésie surréaliste et les questions incessantes de sa mère l'empêchaient de lire en toute tranquillité. Ses lubies le fatiguaient.
C'est ainsi qu'à dix-sept ans, bac en poche, Maïeul voulut goûter la vie sans avoir à subir un père soumis et une mère tyrannique qui ne cessait de se plaindre de sa thèse dont elle ne voyait pas le bout et de son fils qu'elle ne cessait de comparer à tous les anti-héros de la littérature.
Compatissant à sa souffrance, Paul-Louis lui permit d'utiliser les économies qu'il avait placées à la Lloyd's depuis que Perle était au troisième mois. 'Je ne l'ai pas ouvert avant, en cas de fausse couche. J'espère que tu comprendras et que tu ne m'en voudras pas. On ne sait jamais quand on a son premier enfant sur le tard' lui avait-il dit sur un ton résigné.
Maïeul, habitué aux envolées lyriques familiales, pinça la bouche tout en acquiesçant.
Il était vraiment temps de quitter ces lieux.
Elève brillant, il aurait pu entrer sans difficulté à Henri IV, mais Maïeul aspirait à tout autre chose. Il s'installa dans une chambre de bonne dans le 18ème et prospecta un peu partout pour dégoter un job.
Après quelques entretiens, il fut pris à Speed Rabbit et du jour au lendemain il se retrouva sur une motocyclette à livrer des pizzas à la pâte rance et au fromage caoutchouteux. Lui qui n'avait jusqu'alors monté que des chevaux et avait participé aux concours hippiques de sa ville natale. C'était donc ça la vraie vie ! Des frissons le parcouraient tout entier quand il enfilait son casque et qu'il traversait Paris by night.
Il se lia avec un jeune de son âge, Ludovic. Celui-ci riait devant les bourdes et la crédulité de son nouvel ami. Il vit aussi très vite que pour Maïeul l'argent n'avait aucune importance et il saisit l'occasion pour en profiter.
Ainsi, Ludo entreprit de lui faire découvrir les paradis artificiels et le milieu underground parisien. Mais avant tout, Maïeul voulait connaître autre chose qui commençait à le préoccuper fort sérieusement. La femme.
Un soir qu'ils avaient bien bu et fumé, Maïeul confia qu'il était toujours puceau et qu'il ne savait pas trop comment s'y prendre avec les filles. Ludo partit en crise de rire et dit qu'il allait régler cette affaire rapidement.
Le lendemain, après le boulot, Ludovic amena avec lui une soi-disante amie. Faustine. C'était une fille très aguichante. Brune aux yeux de biche, lèvres pulpeuses et rondeurs là où il fallait. Maïeul fut électrisé dès son apparition sur le seuil. Après avoir jonglé entre vodka, rhum et crack pour Ludovic, Faustine et Maïeul le laissèrent et se ruèrent, sans aucune pudeur, au lit. C'est Faustine qui s'occupa de tout, prévenue par Ludo de la tâche qu'elle devait accomplir. Maïeul, reprenant peu à peu ses esprits, se demanda à un moment s'il avait à faire à une professionnelle.
Ludovic, dans la même pièce, souriait devant la scène et continuait ses petits mixs. Tôt le matin, Faustine se rhabilla vite fait, secoua Ludo qui s'était endormi à même le sol et lui demanda le fric qu'il lui devait. Quelques heures plus tard, Maïeul se réveilla avec un puissant mal de crâne et hébété en voyant que tout ce beau monde avait disparu.
Ce ne fut que le préambule de la déchéance dans laquelle il allait plonger sans s'en rendre compte.
Ludo avait compris qu'il avait beaucoup d'ascendant sur lui. Il lui tenait des propos incohérents sur la mesquinerie des gens et de la vie. Heureusement, des substituts existaient qui permettaient d'oublier.
Leur quotidien se résumait à arpenter les différents quartiers parisiens à moto, se montrer polis, livrer la pitance et encaisser. Feu rouge, feu vert, bonjour, merci, au revoir. Bonjour, merci, au revoir. Au revoir. Au revoir. Au revoir.
La grisaille de l'hiver et des gens devint rébarbative. Maïeul commençait en avoir ras-le-bol. Après tout, son salaire, c'était de l'argent de poche. Il pouvait très bien s'en passer. Et il lâcha tout du jour au lendemain.
Il sombra. Au début, il profitait de ses matinées pour bouquiner, l'après-midi pour fumer et le soir pour se défoncer. Mais il n'eut bientôt plus l'envie, ni la force pour faire autre chose que de goûter à tout ce qu'on lui proposait. Il claquait des sommes astronomiques. Ludo avait toujours les yeux écarquillés devant l'argent qu'il avançait. Mais bientôt il devait se retrouver devant le fait accompli: la source était tarie. Plus de fric.
Ayant coupé depuis longtemps tout lien avec sa famille, Maïeul se retrouva à la rue. Ludovic, bien évidemment, avait du jour au lendemain disparu de sa vie. Il s'essaya à tous les vices. Sans trouver de solution valable sur la durée. De trafic en trafic, en passant par le trottoir quand il en avait encore la force et qu'il était sous l'emprise de puissants produits illicites, Maïeul devint méconnaissable.
Bien bâti, il devint rabougri, les épaules tombantes. Son visage s'était creusé. Ses yeux menaçaient d'exploser à tout moment. Il nageait dans ses restes de vêtements.
Il errait entre Saint-Denis et les quartiers Nord dans les différents squats dont il était devenu un habitué.
Il lui arrivait encore quelquefois de tenir une conversation sensée avec ses camarades de l'instant. Et personne ne le croyait quand il racontait d'où il venait. Un doux dingue, ce Maïeul !
Un soir de Noël, alors qu'il était en train de faire la manche à Paris, il entendit glapir deux voix féminines: 'Pas ici! Pas ici !' Un chien s'approcha de lui et le renifla pendant de longues secondes avant de déposer en guise d'offrande une crotte-lingot subtilement aromatisée.
- Vilain toutou, tu embêtes les gens !
- C'est pas tout, mais je vais rater la représentation à l'Opéra, moi, Madame de Saint-Sauveur. C'est exceptionnel un 25 décembre ! Je vous retrouve tout à l'heure.
Il avait reconnu le timbre autoritaire et prétentieux de sa mère qui tourna les talons.
Sans un regard.
Pierre Choderlos de Laclos, Les Liaisons dangereuses (1782)
Né un 25 décembre, sa mère, qui terminait une thèse obscure en littérature, y avait vu un signe. Ses cours de philosophie sur la maïeutique platonicienne lui étaient revenus pendant qu'on lui injectait la péridurale. Alors que les contractions devenaient de plus en plus violentes et que Paul-Louis, son troisième mari, déglutissait en se tournant de trois quarts, elle avait crié "Maïeul". Trois fois.
Les sages-femmes n'y avaient pas prêté une attention particulière. Un "Taïaut" version embourgeoisée avaient-elles pensé. Tout de même, l'une d'elles resta interloquée quand elle remit le fils prodige dans les bras de la lettrée déconfite et qu'elle comprit à son ton mielleux que l'enfant naîtrait déjà avec un handicap: son propre nom.
Il grandit en fils unique. Loin du marasme urbain et des 'fréquentations sordides' comme se complaisait à répéter sa mère.
Ils habitaient dans la banlieue chic parisienne et Perle, à la fois mère névrosée, thésarde inachevée et maîtresse de maison complexée étalait un sourire de satisfaction chaque fois que ses amis venaient lui rendre visite.
-Vous comprenez, j'aime ressentir l'osmose entre les éléments. Pouvoir ouvrir la fenêtre de la cuisine sans inhaler des bouffées toxiques.
Au moment où elle prononçait ces paroles tout en arrosant ses herbes aromatiques, elle aspergeait par la même occasion Madame de Saint-Sauveur et son labrador qui passaient tous les jours, à la même heure, sous sa fenêtre. Offusqué de l'outrage fait à sa maîtresse, celui-ci se vengeait en laissant une de ces crottes-lingots devant le vieil hôtel classieux.
Paul-Louis avait hérité de cette ancienne demeure. Quand il avait rencontré Perle, qui sortait tout juste d'un divorce où elle avait réussi à ronger jusqu'à la moëlle son ex-mari, il lui avait tout bonnement proposé de s'installer avec lui et de s'unir à la mairie. Juste à la mairie, on est bien d'accord. Perle, en sceptique éclairée, était prise de vertiges chaque fois qu'elle entrait dans une église. Mieux valait éviter toute complication.
Loin d'être charismatique, Paul-Louis possédait quelquechose qui le maintenait cependant en tête de liste des bons partis que Perle s'amusait à tenir à jour régulièrement dans son carnet. L'argent. L'argent. L'argent. Elle avait toujours su choisir avec goût ses hommes. Elle avait le flair, aiguisé depuis sa plus tendre enfance.
Paul-Louis, commercial toujours en déplacement, laissait ainsi Perle libre de gérer comme elle le désirait le compte, l'appartement, les courses, ses cours de sophrologie, ses amants et le petit Maïeul.
A son entrée en Sixième, ce dernier avait déjà lu tout Claude Simon et sa mère l'inscrivit à l'Ecole Alsacienne. Le niveau y était beaucoup plus élevé que dans le public et une de ses anciennes amies khâgneuses y travaillait. Ca la rassurait. Elle avait pourtant appris quelque temps après la rentrée qu'un élève de Terminale avait mis fin à ses jours en se pendant dans sa chambre d'internat.
Elle avait ravalé sa salive, posé sa main aux longs ongles tout juste sortis d'une séance de manucure sur son coeur et avait essayé de sonder son fils sur cette affaire. Mais Maïeul ne semblait pas du tout préoccupé par cette histoire. Il s'attaquait à la poésie surréaliste et les questions incessantes de sa mère l'empêchaient de lire en toute tranquillité. Ses lubies le fatiguaient.
C'est ainsi qu'à dix-sept ans, bac en poche, Maïeul voulut goûter la vie sans avoir à subir un père soumis et une mère tyrannique qui ne cessait de se plaindre de sa thèse dont elle ne voyait pas le bout et de son fils qu'elle ne cessait de comparer à tous les anti-héros de la littérature.
Compatissant à sa souffrance, Paul-Louis lui permit d'utiliser les économies qu'il avait placées à la Lloyd's depuis que Perle était au troisième mois. 'Je ne l'ai pas ouvert avant, en cas de fausse couche. J'espère que tu comprendras et que tu ne m'en voudras pas. On ne sait jamais quand on a son premier enfant sur le tard' lui avait-il dit sur un ton résigné.
Maïeul, habitué aux envolées lyriques familiales, pinça la bouche tout en acquiesçant.
Il était vraiment temps de quitter ces lieux.
Elève brillant, il aurait pu entrer sans difficulté à Henri IV, mais Maïeul aspirait à tout autre chose. Il s'installa dans une chambre de bonne dans le 18ème et prospecta un peu partout pour dégoter un job.
Après quelques entretiens, il fut pris à Speed Rabbit et du jour au lendemain il se retrouva sur une motocyclette à livrer des pizzas à la pâte rance et au fromage caoutchouteux. Lui qui n'avait jusqu'alors monté que des chevaux et avait participé aux concours hippiques de sa ville natale. C'était donc ça la vraie vie ! Des frissons le parcouraient tout entier quand il enfilait son casque et qu'il traversait Paris by night.
Il se lia avec un jeune de son âge, Ludovic. Celui-ci riait devant les bourdes et la crédulité de son nouvel ami. Il vit aussi très vite que pour Maïeul l'argent n'avait aucune importance et il saisit l'occasion pour en profiter.
Ainsi, Ludo entreprit de lui faire découvrir les paradis artificiels et le milieu underground parisien. Mais avant tout, Maïeul voulait connaître autre chose qui commençait à le préoccuper fort sérieusement. La femme.
Un soir qu'ils avaient bien bu et fumé, Maïeul confia qu'il était toujours puceau et qu'il ne savait pas trop comment s'y prendre avec les filles. Ludo partit en crise de rire et dit qu'il allait régler cette affaire rapidement.
Le lendemain, après le boulot, Ludovic amena avec lui une soi-disante amie. Faustine. C'était une fille très aguichante. Brune aux yeux de biche, lèvres pulpeuses et rondeurs là où il fallait. Maïeul fut électrisé dès son apparition sur le seuil. Après avoir jonglé entre vodka, rhum et crack pour Ludovic, Faustine et Maïeul le laissèrent et se ruèrent, sans aucune pudeur, au lit. C'est Faustine qui s'occupa de tout, prévenue par Ludo de la tâche qu'elle devait accomplir. Maïeul, reprenant peu à peu ses esprits, se demanda à un moment s'il avait à faire à une professionnelle.
Ludovic, dans la même pièce, souriait devant la scène et continuait ses petits mixs. Tôt le matin, Faustine se rhabilla vite fait, secoua Ludo qui s'était endormi à même le sol et lui demanda le fric qu'il lui devait. Quelques heures plus tard, Maïeul se réveilla avec un puissant mal de crâne et hébété en voyant que tout ce beau monde avait disparu.
Ce ne fut que le préambule de la déchéance dans laquelle il allait plonger sans s'en rendre compte.
Ludo avait compris qu'il avait beaucoup d'ascendant sur lui. Il lui tenait des propos incohérents sur la mesquinerie des gens et de la vie. Heureusement, des substituts existaient qui permettaient d'oublier.
Leur quotidien se résumait à arpenter les différents quartiers parisiens à moto, se montrer polis, livrer la pitance et encaisser. Feu rouge, feu vert, bonjour, merci, au revoir. Bonjour, merci, au revoir. Au revoir. Au revoir. Au revoir.
La grisaille de l'hiver et des gens devint rébarbative. Maïeul commençait en avoir ras-le-bol. Après tout, son salaire, c'était de l'argent de poche. Il pouvait très bien s'en passer. Et il lâcha tout du jour au lendemain.
Il sombra. Au début, il profitait de ses matinées pour bouquiner, l'après-midi pour fumer et le soir pour se défoncer. Mais il n'eut bientôt plus l'envie, ni la force pour faire autre chose que de goûter à tout ce qu'on lui proposait. Il claquait des sommes astronomiques. Ludo avait toujours les yeux écarquillés devant l'argent qu'il avançait. Mais bientôt il devait se retrouver devant le fait accompli: la source était tarie. Plus de fric.
Ayant coupé depuis longtemps tout lien avec sa famille, Maïeul se retrouva à la rue. Ludovic, bien évidemment, avait du jour au lendemain disparu de sa vie. Il s'essaya à tous les vices. Sans trouver de solution valable sur la durée. De trafic en trafic, en passant par le trottoir quand il en avait encore la force et qu'il était sous l'emprise de puissants produits illicites, Maïeul devint méconnaissable.
Bien bâti, il devint rabougri, les épaules tombantes. Son visage s'était creusé. Ses yeux menaçaient d'exploser à tout moment. Il nageait dans ses restes de vêtements.
Il errait entre Saint-Denis et les quartiers Nord dans les différents squats dont il était devenu un habitué.
Il lui arrivait encore quelquefois de tenir une conversation sensée avec ses camarades de l'instant. Et personne ne le croyait quand il racontait d'où il venait. Un doux dingue, ce Maïeul !
Un soir de Noël, alors qu'il était en train de faire la manche à Paris, il entendit glapir deux voix féminines: 'Pas ici! Pas ici !' Un chien s'approcha de lui et le renifla pendant de longues secondes avant de déposer en guise d'offrande une crotte-lingot subtilement aromatisée.
- Vilain toutou, tu embêtes les gens !
- C'est pas tout, mais je vais rater la représentation à l'Opéra, moi, Madame de Saint-Sauveur. C'est exceptionnel un 25 décembre ! Je vous retrouve tout à l'heure.
Il avait reconnu le timbre autoritaire et prétentieux de sa mère qui tourna les talons.
Sans un regard.
Qui suis-je ?
Pour B.
« Je m'appelle Irène Fischer, enfin pour être exacte Aviva Stern. C'est une longue histoire. J'en ai déduit qu'on m'avait donné ce prénom, parce que je suis née un 21 mars et qu'Aviva signifie 'printemps' en hébreu. Sauf que j'attends toujours cette saison. J'ai cru la connaître, je me suis trompée.
Je viens d'avoir soixante-sept ans. Ma mère, enfin celle que je croyais, est morte l'année dernière en me laissant un lourd héritage à porter: ma propre histoire.
Cela peut vous paraître absurde, mais c'est bel et bien vrai. J'ai appris qui j'étais vraiment...à soixante-six ans! Mieux vaut tard que jamais, me direz-vous. Enfin, j'aurais préféré payer des consultations chez un psy qui aurait cherché à faire remonter à la surface mes secrets les plus inavouables. Là c'est tout mon être qui tremble quand je repense à cette double vie que j'ai menée.
Depuis quelques mois j'écris. Pour essayer de mettre un mot sur cette tragi-comédie dans laquelle j'ai tenu le premier rôle sans le savoir.
Née en 42, je n'ai aucun souvenir de ma petite enfance. Mise à part l'odeur des champs qui a laissé une empreinte indélébile en moi. Chaque fois que je me rends en ville, je suis perturbée par les relents de bitume et des gaz d'échappement. J'ai oublié de dire que j'ai habité jusqu'à la fin de l'adolescence dans un village alsacien écarté de tout. Je n'ai jamais compris avant l'année dernière pourquoi mes parents refusèrent de m'apprendre le dialecte, alors que tous deux le parlaient si bien.
J'étais fille unique. On m'a vite fait comprendre qu'on ne pourrait me donner ni petit frère ni petite soeur et que je serai d'autant plus choyée. C'est vrai que je n'ai rien à leur reprocher. Je menais une vie paisible entre une mère institutrice et un père docteur.
Ma mère était une grande femme, fine, aux cheveux blonds comme les blés et aux pommettes rehaussées. Elle avait l'allure fière d'une Scandinave. Souvent, un chignon lui descendait sur la nuque. J'aimais l'admirer en secret quand elle s'installait à sa toilette avant d'aller se coucher. Elle défaisait méticuleusement les boutons de sa chemise, enlevait une à une les pinces qui retenaient sa chevelure de feu et jetait un coup d’œil discret à son profil, comme pour s'assurer que son charme opérait toujours.
Quant à mon père, de dix ans son aîné, quelques centimètres seulement le séparaient d'elle. Ses cheveux grisonnaient et lui donnaient avant l'heure un air de sagesse. Il était toujours rasé de près et vêtu avec élégance. Dès l'aube, il partait faire ses visites dans les villages aux alentours. C'était un homme discret, fin, prévenant. Un comme on n'en voit plus beaucoup de nos jours.
J'ai passé mes premières années dans la classe de ma mère, Madame Fischer. C'était quelqu'un qui imposait le respect. Elle ne me favorisait guère et me mettait à pied d'égalité avec les autres. Quelquefois pourtant, j'en souffrais, car un groupe de garçons m'avaient prise en grippe et me harcelaient constamment. A ce moment-là, j'aurais aimé que «Maman » prenne le pas sur « Maîtresse ». Mais, elle ne se contentait que de quelques remontrances et l'incident était vite oublié. Pas pour moi.
« La noiraude ». Longtemps cette appellation m'a travaillée et surtout énormément peinée. Ma mère, si blonde, avait tiré de sa chair l'être aux cheveux d'ébène et aux yeux noirs que j'étais. Et, cette différence flagrante, on me la rappelait sans cesse.
Plus tard, les hommes que je rencontrai, se fixèrent aussi sur mon regard et essayèrent de déceler le mystère trouble qui m'entourait. Certains y percevaient une grande tristesse, d'autres un secret que moi-même je ne parvenais pas à percer. Jusqu'à ce jour...
Même si mes parents m'entouraient d'affection, il restait toujours une distance et je le ressentais de plus en plus au fil des années. Je ne parvenais pas à l'expliquer. C'était une sensation qui parcourait tout mon être. Quelquefois, je restais cloîtrée dans ma chambre, pensive. En fait, j'avais l'amère impression qu'ils faisaient leur devoir, mais l'amour ne transparaissait pas. Ce ressenti s'est révélé, à la mort de ma mère, plus vrai que nature. On parle toujours de l'instinct féminin, parfois à tort. Or, mon histoire m'a montré qu'il m'a rarement éconduite.
Quelques heures avant sa mort, ma mère me fit venir à son chevet. Ses cheveux épars sur l'oreiller faisaient ressortir son teint blafard. Elle semblait déjà appartenir à l'autre monde. Sa chemise de nuit blanche légèrement entrouverte en haut entraînait le regard vers sa peau dont la transparence faisait rejaillir ses petites veines. Un vrai tableau de Vierge éplorée. Or, sa conscience, pas aussi pure que l'image qu'elle donnait, lui avait sans doute susurré de me faire appeler.
Pensant qu'elle voulait me témoigner enfin l'amour qu'elle n'était jamais parvenu à me montrer, je me précipitai dans sa chambre. L'éclat de la nouvelle qu'elle m'apprit se fit sur un ton de voix très faible et presque gémissant, comme pour lui rajouter une touche de pathétique. Quand elle comprit que j'étais auprès d'elle, elle tourna avec difficulté le visage et me regarda longuement avant de prononcer dans un soupir:
- Il ne me reste plus beaucoup de temps et je n'ai jamais eu le courage de t'expliquer quoi que ce soit, pensant que les années enseveliraient à jamais ce secret. Irène Fischer n'existe pas. Tu n'es pas ma fille. Pour preuve, l'étoile de David que ta mère me remit quand elle te confia à ton père adoptif et moi-même. Soulève la taie de l'oreiller dans la chambre d'amis. Je n'ai pas trouvé de cachette moins insolite. Une lettre cachetée à ton nom te révélera tout ce que j'aurais dû t'avouer depuis bien longtemps.
Et dans un dernier râle elle s'éteignit, me laissant seule à mon sort. Croyant tout d'abord à un accès de folie, je lui joignis délicatement les mains et lui fermai les yeux. Quelques minutes se passèrent dans un silence effrayant. Puis, ses dernières paroles me revinrent en mémoire. Lancinantes, elles martelaient mon esprit, puis elles se mirent à grouiller comme des insectes qui chercheraient à m'arracher la peau. Ma précipitation arriva telle une bombe à retardement. Oubliant que je me trouvais dans la chambre d'une morte, je me levai brusquement, fis tomber une chaise et courus dans la chambre d'amis. Toute fébrile, je ne parvenais pas à dégager l'oreiller de sa housse et, de rage et de dépit, j'arrachai le tout. Quelle ne fut pas ma surprise en découvrant une petite chaînette et une enveloppe jaunie par le temps!
C'était bien une étoile de David. Je n'en avais jamais vue d'aussi près. Pour m'assurer que je ne rêvais pas, je la rapprochai et l'éloignai de mes yeux plusieurs fois. Elle était en argent et je n'arrivais pas à croire qu'elle ait si bien résisté au temps. Par endroits, on voyait de fins traits de rouille. Peut-être que ma mère- enfin je ne savais plus quel nom lui attribuer tant j'étais troublée par cette découverte- ne m'avait pas tout dit.. Qui sait si elle n'avait pas voulu la jeter pour éviter toute cette histoire rocambolesque dans laquelle je venais de plonger?
Je n'osai pas toucher la lettre. Une partie d'un secret que je sentais à la fois lourd de menaces et en même temps criant de vérité m'avait été révélé. Je ne pouvais plus reculer. Il fallait que je sache.
Je m'assis sur le traversin et pris l'enveloppe. Une écriture fine et courbée dessinait ces deux noms qui, jusqu'alors, m'étaient totalement anonymes: Aviva Stern. Avec précaution, je décachetai l'enveloppe. J'eus une dernière hésitation. L'enveloppe s'était ouverte presque toute seule. Je pouvais très bien la refermer et faire comme si de rien n'était, remettre tout à sa place et quitter bien vite les lieux que je trouvais de plus en plus oppressants. J'entendis la vieille horloge du salon sonner sept heures et le septième coup décida de mon sort.
Étant de nature superstitieuse, je croyais au pouvoir des chiffres. Mon père, au courant de ce penchant, secouait toujours la tête quand il m'entendait évoquer mes théories peu cartésiennes. Ainsi, le six et le sept avaient toujours été mes grands favoris. Bizarrement, je venais juste de fêter mes soixante-six ans et les sept heures qui venaient de sonner ne me laissèrent guère indifférente. La coïncidence était trop flagrante pour que j'échappe à mon destin. Je dépliai la lettre et je retrouvai cette écriture penchée à l'encre. On aurait dit que du liquide s'était versé sur le papier, car à certains endroits l'encre se dilatait. Au fur et à mesure que mes yeux parcouraient les lignes, je compris que la personne qui les avait écrites n'avait pu retenir ses larmes.
23 mars 1944
A ma fille chérie.
Je ne sais quand tu découvriras cette lettre. J'espère le plus tard possible. J'ai honte, mais en même temps je ne peux faire autrement. Le temps presse.
Je te confie aux Fischer, amis de longue date, en qui j'ai entièrement confiance. Ils prendront soin de toi, j'en suis sûre. Pour éviter tout soupçon, je leur ai demandé de t'appeler Irène, 'paix' en grec. Dans l'espoir que ce prénom nous porte chance.
Tu viens tout juste de fêter tes deux ans. Mon Aviva- c'est ton prénom, ma belle- je ne peux te garder avec moi. Ton père, Philippe Stern, est parti à l'Est il y a quelques mois. Moi, je ne sais où aller, mais je ne peux rester ici. Les ennemis sont partout et une parole de trop me condamnerait toi et moi. Je veux que tu vives dans de bonnes conditions, même si notre séparation en est le prix.
Sache que tu es tout pour moi et rien ne changera quoi qu'il arrive.
Je te vois jouer à côté de moi et cela me brise le coeur de savoir que ce sont nos derniers moments.
Quand cette drôle d'époque prendra fin, je ferai tout pour te retrouver. Si tu n'as pas de nouvelles, c'est qu'on m'en aura empêchée...
Ta mère qui t'aime, Monique Stern, née Landau.
P.S: Cette étoile de David que je remets entre les mains de ta mère adoptive m'appartient. Elle est à toi maintenant.
Cette lettre, je la connais par coeur tant je l'ai lue et relue, essayant chaque fois d'y découvrir un autre sens qui m'aurait échappé. Mais tout y est trop clair et sans emphase. Ma mère était menacée et elle voulait que je fusse épargnée. Je mis des jours et des jours à m'habituer à ma nouvelle identité, mais rien n'y faisait. Aviva Stern m'était étrangère, je n'arrivais pas à faire corps avec elle. Pour moi, elle restait un concept abstrait, un nom qu'on aurait pu trouver dans un roman.
Je me rendis chez un rabbin à qui je fis part de mon aventure. Il ne m'apporta aucune lumière et me dit, en guise de réconfort, qu'il y avait d'autres personnes dans mon cas, des enfants destitués de leur origine errant à la recherche de fantômes. Je fus horrifiée par ces propos. 'Pour remédier à tout ça, il faut prier et ne pas oublier', me dit-il d'un ton las. Mais, sa solution ne me convenait pas. Je n'avais pas de Dieu et mon histoire avait coupé définitivement les ponts avec la religion. Je ne voulais pas en entendre parler.
Le jour de l'enterrement de ma mère adoptive, je fus prise d'une haine convulsive et je me mis à hurler dans la maison, renversant chaque tiroir dans l'espoir de trouver un autre indice qui m'aurait aidé dans la quête de mon identité. Pendant des jours, je restai prostrée, assise sur le lit où j'avais découvert la lettre cachée, puis je me mettais dans tous mes états, m'arrachais les cheveux, détruisant tout sur mon passage.
Mon degré de folie était tel que j'en voulais même aux meubles, qui, muets, avaient été témoins de cette supercherie. Je n'arrivais pas à m'apaiser. J'alternais les moments relativement calmes et ceux où j'en voulais au monde entier et où mon immense chagrin mêlé à mon incompréhension me transformait en furie. Je remerciai mes parents adoptifs d'habiter dans une maison un peu à l'écart du village, car toute ma douleur pouvait jaillir en hurlements désespérés et en monologues sans queue ni tête où je m'adressai à ma véritable mère, à celle qui m'avait recueillie, et à Aviva. Mon esprit s'embrouillait, tout comme mon regard, victime des larmes qui me broyaient le visage.
Un jour, dans un moment de relatif apaisement, une ambulance vint me chercher. Je n'ose vous raconter l'état dans lequel on me trouva. J'étais très amaigrie, la figure lacérée par mes ongles et le regard terne, comme si les pleurs lui avaient fait perdre sa couleur d'origine. Des boules de cheveux arrachés traînaient, en particulier dans la chambre d'amis. Mon pouce avait perdu son ongle tant je m'étais appliquée à le ronger jusqu'au sang.
Plus tard, quelqu'un essaya de m'enlever l'étoile de David que je portais, mais je le mordis à tel point que je réussis à lui arracher un cri terrifiant. On essaya en vain de m'allonger et de me faire boire un breuvage. Je donnais des coups, usais de mes dernières forces pour tout envoyer valser. Malgré mes efforts, on réussit à me le faire avaler et je sombrai dans un profond sommeil.
Je voyais dans mes rêves deux femmes qui me ressemblaient étrangement et une troisième aux traits identiques, mais qui semblait nettement plus âgée que les deux premières. L'une d'entre elles essayait de crier quelque chose à la troisième qui s'éloignait. En vain, aucun son ne parvenait à s'échapper et la vieille femme ne devenait plus qu'un point dans une spirale où tournaient les deux autres. Je me réveillai en sursaut, effrayée et en sueurs. Ce cauchemar revint fréquemment et il m'arrivait très souvent de hurler en pleine nuit. Une infirmière alors arrivait et me calmait à coups de somnifères chaque fois plus forts. Mais mes terreurs nocturnes me reprenaient.
Les semaines passèrent et on me laissa enfin sortir. Si mon physique laissait penser que j'allais mieux, en réalité je bouillais, prête à faire exploser l'autre qui était en moi. Cette double identité me dévorait. Elle prenait le pas sur l'ancienne. Quand j'allais à la Poste pour un service quelconque et qu'il me fallait signer, j'avais toujours quelques secondes d'hésitation, car soudainement je ne savais plus. Aviva ou Irène? Stern ou Fischer?
Une idée m'apparut un jour. Je me demandai comment je n'y avais pas pensé plus tôt. Je pris un annuaire et notai tous les Stern que je trouvais. Il y en avait une poignée. Irène voulait qu'Aviva retrouve les siens. Un certain Maurice se présenta comme un cousin éloigné de mon père. Je me rendis chez lui, un après-midi pluvieux.
Il était extrêmement âgé. Des rides très prononcées marquaient son visage. Ses mains ne pouvaient s'empêcher de trembler. Il m'expliqua que mes parents avaient disparu dans la nature sans dire un mot et que probablement la roue infernale de l'Histoire les avait broyés. Il me montra une vieille photographie où il pointa du doigt une toute jeune femme: c'était ma mère. Je lui ressemblais. Elle regardait l'objectif d'un air pudique, peut-être intimidée qu'on capture sa beauté. Ses longs cheveux noirs faisaient ressortir ses deux grands yeux qui mangeaient son visage. Elle cachait ses mains derrière son dos. On aurait dit qu'elle était prise en flagrant délit. Puis, on mit sous mes yeux une autre photo qui réunissait un grand nombre de personnes. Maurice, d'un geste lent, passa ses longs doigts fins et tremblants dessus et dit d'une voix presque éteinte: 'Tous ces gens ont disparu.' Gênée, je ne voulus pas rester plus longtemps dans cet endroit. La tête commençait à bourdonner et je ne me sentais pas à l'aise dans cet appartement qui sentait le vieux et qui me semblait faire renaître des fantômes.
Il m'arriva un jour de faire une crise en pleine rue. C'était l'été et il faisait une chaleur accablante. J'étais assise sur un banc, un peu à l'ombre, et je m'appliquais à ne pas faire dégouliner la glace que je tenais en main. Tout à coup, une femme longiligne aux cheveux noirs dénoués et au regard sombre et dur passa devant moi. C'était l'autre, enfin moi. Je ne savais plus. J'étais perdue. Je lâchai le cône et je restai hébétée face à cette apparition. La sueur perlait dans mon cou et sur les tempes. Tous mes membres se crispèrent soudainement. La gorge me brûlait. J'appelais Aviva à mon aide, mais cette dernière passa son chemin sans même détourner la tête. Je voyais les gens autour de moi s'arrêter et me regarder d'un drôle d'air. Ne comprenaient-ils donc pas? Je voulus me lever pour la rattraper, mais elle avait disparu dans la foule. Alors, un flot de larmes me submergea. Je pleurais tellement que j'avais l'impression de me noyer dans mes propres pleurs. A nouveau, une ambulance arriva et on me fit entrer avec délicatesse dans le fourgon.
Cette fois-ci, on ne me fit pas sortir aussi rapidement que la première fois. A mon arrivée, on me demanda mon nom. 'Je ne sais pas', répondis-je. En fouillant dans mon sac, on découvrit une carte d'identité au nom d'Irène Fischer. 'C'est pas elle!' hurlai-je. On me dit qu'ici j'allais m'apaiser et me retrouver. Je ne demandais que ça depuis des mois. On m'expliqua qu'on m'avait trouvée par-terre, à côté d'un banc et que je n'avais qu'un mot à la bouche: Aviva. Dans un demi-sourire, j'affirmai que c'était moi-même et en même temps une autre. J'entendis un homme en blouse blanche, qui ne cessait de passer ses doigts dans sa barbichette, dire que c'était plus grave qu'il ne pensait. Cet homme, je le côtoierais régulièrement par la suite.
En effet, j'allais le voir et il me demandait de lui raconter tout ce qui s'était passé depuis ces derniers mois. J'avais beau lui répéter inlassablement les mêmes paroles, il ne me croyait pas. Je lui brandissais alors l'étoile de David, ce à quoi il répondait que j'avais très bien pu l'acheter dans une bijouterie. Malheureusement, j'avais perdu la lettre dans un de mes accès de folie juste après l'enterrement de ma mère adoptive.
Comme je n'avais plus personne, je restai hospitalisée. On déclara que mon cas s'aggravait malgré les soins et les entretiens avec le psychiatre. On me bourrait d'antidépresseurs et autres médicaments afin de faire diminuer les crises qui ponctuaient mes journées et me secouaient en pleine nuit. Moi qui errais à la recherche de fantômes, j'en devenais moi-même un jour après jour. J'étais méconnaissable. Les autres patients avaient peur de m'approcher. J'étais devenue hargneuse et je ne voulais rien faire avec eux. Je les trouvais tous plus fous les uns que les autres. Moi, je savais que mon corps était habité par deux personnes à la fois, mais plus personne n'y prêtait attention désormais.
Non seulement je ne savais pas qui j'étais, mais la frontière entre le réel et le rêve devint de plus en plus ténue. Une nuit, j'eus une conversation avec ma véritable mère. Elle me prodigua toutes sortes de conseils et m'expliqua qu'elle n'avait jamais cessé de penser à moi. Elle était assise à mes côtés. Je pus la dévisager méticuleusement. Malgré son grand âge, j'étais heureuse de voir qu'elle ne semblait pas avoir souffert. Son visage était détendu, encadré par une longue chevelure grise et blanche. Elle avait l'air apaisée. Elle me prit la main et nous restâmes cinq bonnes minutes sans rien nous dire. Mais ce qui se passait me transcendait. Je la sentais vivre à mes côtés. Toute sa chaleur m'envahissait et me soulageait. J'avais l'impression que le pauvre être que j'étais devenu reprenait des couleurs.
Comme j'avais allumé la lumière pour pouvoir mieux l'observer, une infirmière, en faisant sa ronde, l'avait aperçue et donna l'alerte. Elle rentra en trombe dans ma chambre et me demanda ce que je faisais. Je lui montrai ma mère, mais bien évidemment elle ne vit rien. Armée de ses potions, elle me força à les avaler pour que le sommeil me gagne enfin. Les médicaments firent effet. A peine m'allongeai-je sur le lit que je sentis mes paupières se fermer, malgré toute la ténacité que je déployais pour les garder ouvertes.
Le lendemain, repensant à la scène qui venait de se passer dans la nuit, je restais muette sur mon lit. A un moment, j'entendis susurrer 'Aviva, Aviva!'. Je me retournais vivement et je vis mon double me narguer. Cette fois-ci, elle n'allait pas m'échapper, ma mère m'avait bien expliqué qu'il fallait que je mette de côté Irène. Je me ruai sur elle, mais elle paraissait si légère et immatérielle que je ne parvenais pas même à attraper un bout de sa robe. On aurait dit une méchante fée qui virevoltait autour de moi. 'Tu es moi, je suis toi', ne cessait-elle de pérorer de sa petite voix fluette. Elle se dirigea dans un des coins du mur. 'Là je pourrais lui faire son affaire'. Alors, de rage je me jetai dans l'encoignure. On me retrouva inanimée.
Le lendemain, quand j'eus retrouvé mes esprits, ma manière d'être avait radicalement changé. Je me laissai faire et ne dis plus rien. Jour après jour, je m'enfermai dans le mutisme le plus total. On essayait de me faire parler en usant de tous les stratagèmes possibles, mais rien n'y faisait. Le choc avait été trop violent. C'est ainsi que le docteur me donna l'idée d'écrire dans ce cahier. (...) »
-Voilà, je vous ai permis de lire les écrits de ma patiente, Irène Fischer. Etes-vous sûr de vouloir aller au bout de votre projet? Je ne suis pas certain qu'elle pourra vous apprendre quoi que ce soit de nouveau et de toute façon, elle refuse de parler depuis qu'elle s'est frappé la tête contre un mur. Et puis, nous ne sommes certains de rien. C'est un cas psychiatrique inhabituel, prononça le médecin en me toisant d'un air légèrement hautain.
Effectivement, je n'avais plus aucune certitude depuis que je m'étais plongé dans ce récit à la fois palpitant et cruel. Je crois que j'en savais assez et je ne me sentais guère capable d'affronter le regard de cette femme. J'étais trop bouleversé. Moi qui n'avais jamais connu mon père, mort dans des conditions dramatiques il y a une vingtaine d'années, j'avais toujours cru que personne ne pouvait se mettre à ma place et ressentir un tel manque. C'est sans doute cette absence qui m'avait décidé à étudier l'Histoire à la fac, et plus particulièrement le destin de ces enfants juifs abandonnés par nécessité. Je voulais me nourrir d'un passé qui n'était pas le mien afin d'apaiser les tourments dans lesquels il m'arrivait encore de me noyer. Mais l'histoire d'Aviva Stern m'avait laissé un goût amer. J'avais encore des comptes à régler avec mon propre passé, je n'allais pas intervenir dans celui de cette femme.
Au moment où je traversais le bâtiment en sens inverse, accompagné du psychiatre, je vis, à travers la vitre qui nous séparait, une femme aux longs cheveux grisâtres dénoués, immobile, les mains posées sur les genoux, levant un peu le menton comme pour poser une question. Peut-être était-ce la même qui m'obnubilait l'esprit depuis des années.
« Je m'appelle Irène Fischer, enfin pour être exacte Aviva Stern. C'est une longue histoire. J'en ai déduit qu'on m'avait donné ce prénom, parce que je suis née un 21 mars et qu'Aviva signifie 'printemps' en hébreu. Sauf que j'attends toujours cette saison. J'ai cru la connaître, je me suis trompée.
Je viens d'avoir soixante-sept ans. Ma mère, enfin celle que je croyais, est morte l'année dernière en me laissant un lourd héritage à porter: ma propre histoire.
Cela peut vous paraître absurde, mais c'est bel et bien vrai. J'ai appris qui j'étais vraiment...à soixante-six ans! Mieux vaut tard que jamais, me direz-vous. Enfin, j'aurais préféré payer des consultations chez un psy qui aurait cherché à faire remonter à la surface mes secrets les plus inavouables. Là c'est tout mon être qui tremble quand je repense à cette double vie que j'ai menée.
Depuis quelques mois j'écris. Pour essayer de mettre un mot sur cette tragi-comédie dans laquelle j'ai tenu le premier rôle sans le savoir.
Née en 42, je n'ai aucun souvenir de ma petite enfance. Mise à part l'odeur des champs qui a laissé une empreinte indélébile en moi. Chaque fois que je me rends en ville, je suis perturbée par les relents de bitume et des gaz d'échappement. J'ai oublié de dire que j'ai habité jusqu'à la fin de l'adolescence dans un village alsacien écarté de tout. Je n'ai jamais compris avant l'année dernière pourquoi mes parents refusèrent de m'apprendre le dialecte, alors que tous deux le parlaient si bien.
J'étais fille unique. On m'a vite fait comprendre qu'on ne pourrait me donner ni petit frère ni petite soeur et que je serai d'autant plus choyée. C'est vrai que je n'ai rien à leur reprocher. Je menais une vie paisible entre une mère institutrice et un père docteur.
Ma mère était une grande femme, fine, aux cheveux blonds comme les blés et aux pommettes rehaussées. Elle avait l'allure fière d'une Scandinave. Souvent, un chignon lui descendait sur la nuque. J'aimais l'admirer en secret quand elle s'installait à sa toilette avant d'aller se coucher. Elle défaisait méticuleusement les boutons de sa chemise, enlevait une à une les pinces qui retenaient sa chevelure de feu et jetait un coup d’œil discret à son profil, comme pour s'assurer que son charme opérait toujours.
Quant à mon père, de dix ans son aîné, quelques centimètres seulement le séparaient d'elle. Ses cheveux grisonnaient et lui donnaient avant l'heure un air de sagesse. Il était toujours rasé de près et vêtu avec élégance. Dès l'aube, il partait faire ses visites dans les villages aux alentours. C'était un homme discret, fin, prévenant. Un comme on n'en voit plus beaucoup de nos jours.
J'ai passé mes premières années dans la classe de ma mère, Madame Fischer. C'était quelqu'un qui imposait le respect. Elle ne me favorisait guère et me mettait à pied d'égalité avec les autres. Quelquefois pourtant, j'en souffrais, car un groupe de garçons m'avaient prise en grippe et me harcelaient constamment. A ce moment-là, j'aurais aimé que «Maman » prenne le pas sur « Maîtresse ». Mais, elle ne se contentait que de quelques remontrances et l'incident était vite oublié. Pas pour moi.
« La noiraude ». Longtemps cette appellation m'a travaillée et surtout énormément peinée. Ma mère, si blonde, avait tiré de sa chair l'être aux cheveux d'ébène et aux yeux noirs que j'étais. Et, cette différence flagrante, on me la rappelait sans cesse.
Plus tard, les hommes que je rencontrai, se fixèrent aussi sur mon regard et essayèrent de déceler le mystère trouble qui m'entourait. Certains y percevaient une grande tristesse, d'autres un secret que moi-même je ne parvenais pas à percer. Jusqu'à ce jour...
Même si mes parents m'entouraient d'affection, il restait toujours une distance et je le ressentais de plus en plus au fil des années. Je ne parvenais pas à l'expliquer. C'était une sensation qui parcourait tout mon être. Quelquefois, je restais cloîtrée dans ma chambre, pensive. En fait, j'avais l'amère impression qu'ils faisaient leur devoir, mais l'amour ne transparaissait pas. Ce ressenti s'est révélé, à la mort de ma mère, plus vrai que nature. On parle toujours de l'instinct féminin, parfois à tort. Or, mon histoire m'a montré qu'il m'a rarement éconduite.
Quelques heures avant sa mort, ma mère me fit venir à son chevet. Ses cheveux épars sur l'oreiller faisaient ressortir son teint blafard. Elle semblait déjà appartenir à l'autre monde. Sa chemise de nuit blanche légèrement entrouverte en haut entraînait le regard vers sa peau dont la transparence faisait rejaillir ses petites veines. Un vrai tableau de Vierge éplorée. Or, sa conscience, pas aussi pure que l'image qu'elle donnait, lui avait sans doute susurré de me faire appeler.
Pensant qu'elle voulait me témoigner enfin l'amour qu'elle n'était jamais parvenu à me montrer, je me précipitai dans sa chambre. L'éclat de la nouvelle qu'elle m'apprit se fit sur un ton de voix très faible et presque gémissant, comme pour lui rajouter une touche de pathétique. Quand elle comprit que j'étais auprès d'elle, elle tourna avec difficulté le visage et me regarda longuement avant de prononcer dans un soupir:
- Il ne me reste plus beaucoup de temps et je n'ai jamais eu le courage de t'expliquer quoi que ce soit, pensant que les années enseveliraient à jamais ce secret. Irène Fischer n'existe pas. Tu n'es pas ma fille. Pour preuve, l'étoile de David que ta mère me remit quand elle te confia à ton père adoptif et moi-même. Soulève la taie de l'oreiller dans la chambre d'amis. Je n'ai pas trouvé de cachette moins insolite. Une lettre cachetée à ton nom te révélera tout ce que j'aurais dû t'avouer depuis bien longtemps.
Et dans un dernier râle elle s'éteignit, me laissant seule à mon sort. Croyant tout d'abord à un accès de folie, je lui joignis délicatement les mains et lui fermai les yeux. Quelques minutes se passèrent dans un silence effrayant. Puis, ses dernières paroles me revinrent en mémoire. Lancinantes, elles martelaient mon esprit, puis elles se mirent à grouiller comme des insectes qui chercheraient à m'arracher la peau. Ma précipitation arriva telle une bombe à retardement. Oubliant que je me trouvais dans la chambre d'une morte, je me levai brusquement, fis tomber une chaise et courus dans la chambre d'amis. Toute fébrile, je ne parvenais pas à dégager l'oreiller de sa housse et, de rage et de dépit, j'arrachai le tout. Quelle ne fut pas ma surprise en découvrant une petite chaînette et une enveloppe jaunie par le temps!
C'était bien une étoile de David. Je n'en avais jamais vue d'aussi près. Pour m'assurer que je ne rêvais pas, je la rapprochai et l'éloignai de mes yeux plusieurs fois. Elle était en argent et je n'arrivais pas à croire qu'elle ait si bien résisté au temps. Par endroits, on voyait de fins traits de rouille. Peut-être que ma mère- enfin je ne savais plus quel nom lui attribuer tant j'étais troublée par cette découverte- ne m'avait pas tout dit.. Qui sait si elle n'avait pas voulu la jeter pour éviter toute cette histoire rocambolesque dans laquelle je venais de plonger?
Je n'osai pas toucher la lettre. Une partie d'un secret que je sentais à la fois lourd de menaces et en même temps criant de vérité m'avait été révélé. Je ne pouvais plus reculer. Il fallait que je sache.
Je m'assis sur le traversin et pris l'enveloppe. Une écriture fine et courbée dessinait ces deux noms qui, jusqu'alors, m'étaient totalement anonymes: Aviva Stern. Avec précaution, je décachetai l'enveloppe. J'eus une dernière hésitation. L'enveloppe s'était ouverte presque toute seule. Je pouvais très bien la refermer et faire comme si de rien n'était, remettre tout à sa place et quitter bien vite les lieux que je trouvais de plus en plus oppressants. J'entendis la vieille horloge du salon sonner sept heures et le septième coup décida de mon sort.
Étant de nature superstitieuse, je croyais au pouvoir des chiffres. Mon père, au courant de ce penchant, secouait toujours la tête quand il m'entendait évoquer mes théories peu cartésiennes. Ainsi, le six et le sept avaient toujours été mes grands favoris. Bizarrement, je venais juste de fêter mes soixante-six ans et les sept heures qui venaient de sonner ne me laissèrent guère indifférente. La coïncidence était trop flagrante pour que j'échappe à mon destin. Je dépliai la lettre et je retrouvai cette écriture penchée à l'encre. On aurait dit que du liquide s'était versé sur le papier, car à certains endroits l'encre se dilatait. Au fur et à mesure que mes yeux parcouraient les lignes, je compris que la personne qui les avait écrites n'avait pu retenir ses larmes.
23 mars 1944
A ma fille chérie.
Je ne sais quand tu découvriras cette lettre. J'espère le plus tard possible. J'ai honte, mais en même temps je ne peux faire autrement. Le temps presse.
Je te confie aux Fischer, amis de longue date, en qui j'ai entièrement confiance. Ils prendront soin de toi, j'en suis sûre. Pour éviter tout soupçon, je leur ai demandé de t'appeler Irène, 'paix' en grec. Dans l'espoir que ce prénom nous porte chance.
Tu viens tout juste de fêter tes deux ans. Mon Aviva- c'est ton prénom, ma belle- je ne peux te garder avec moi. Ton père, Philippe Stern, est parti à l'Est il y a quelques mois. Moi, je ne sais où aller, mais je ne peux rester ici. Les ennemis sont partout et une parole de trop me condamnerait toi et moi. Je veux que tu vives dans de bonnes conditions, même si notre séparation en est le prix.
Sache que tu es tout pour moi et rien ne changera quoi qu'il arrive.
Je te vois jouer à côté de moi et cela me brise le coeur de savoir que ce sont nos derniers moments.
Quand cette drôle d'époque prendra fin, je ferai tout pour te retrouver. Si tu n'as pas de nouvelles, c'est qu'on m'en aura empêchée...
Ta mère qui t'aime, Monique Stern, née Landau.
P.S: Cette étoile de David que je remets entre les mains de ta mère adoptive m'appartient. Elle est à toi maintenant.
Cette lettre, je la connais par coeur tant je l'ai lue et relue, essayant chaque fois d'y découvrir un autre sens qui m'aurait échappé. Mais tout y est trop clair et sans emphase. Ma mère était menacée et elle voulait que je fusse épargnée. Je mis des jours et des jours à m'habituer à ma nouvelle identité, mais rien n'y faisait. Aviva Stern m'était étrangère, je n'arrivais pas à faire corps avec elle. Pour moi, elle restait un concept abstrait, un nom qu'on aurait pu trouver dans un roman.
Je me rendis chez un rabbin à qui je fis part de mon aventure. Il ne m'apporta aucune lumière et me dit, en guise de réconfort, qu'il y avait d'autres personnes dans mon cas, des enfants destitués de leur origine errant à la recherche de fantômes. Je fus horrifiée par ces propos. 'Pour remédier à tout ça, il faut prier et ne pas oublier', me dit-il d'un ton las. Mais, sa solution ne me convenait pas. Je n'avais pas de Dieu et mon histoire avait coupé définitivement les ponts avec la religion. Je ne voulais pas en entendre parler.
Le jour de l'enterrement de ma mère adoptive, je fus prise d'une haine convulsive et je me mis à hurler dans la maison, renversant chaque tiroir dans l'espoir de trouver un autre indice qui m'aurait aidé dans la quête de mon identité. Pendant des jours, je restai prostrée, assise sur le lit où j'avais découvert la lettre cachée, puis je me mettais dans tous mes états, m'arrachais les cheveux, détruisant tout sur mon passage.
Mon degré de folie était tel que j'en voulais même aux meubles, qui, muets, avaient été témoins de cette supercherie. Je n'arrivais pas à m'apaiser. J'alternais les moments relativement calmes et ceux où j'en voulais au monde entier et où mon immense chagrin mêlé à mon incompréhension me transformait en furie. Je remerciai mes parents adoptifs d'habiter dans une maison un peu à l'écart du village, car toute ma douleur pouvait jaillir en hurlements désespérés et en monologues sans queue ni tête où je m'adressai à ma véritable mère, à celle qui m'avait recueillie, et à Aviva. Mon esprit s'embrouillait, tout comme mon regard, victime des larmes qui me broyaient le visage.
Un jour, dans un moment de relatif apaisement, une ambulance vint me chercher. Je n'ose vous raconter l'état dans lequel on me trouva. J'étais très amaigrie, la figure lacérée par mes ongles et le regard terne, comme si les pleurs lui avaient fait perdre sa couleur d'origine. Des boules de cheveux arrachés traînaient, en particulier dans la chambre d'amis. Mon pouce avait perdu son ongle tant je m'étais appliquée à le ronger jusqu'au sang.
Plus tard, quelqu'un essaya de m'enlever l'étoile de David que je portais, mais je le mordis à tel point que je réussis à lui arracher un cri terrifiant. On essaya en vain de m'allonger et de me faire boire un breuvage. Je donnais des coups, usais de mes dernières forces pour tout envoyer valser. Malgré mes efforts, on réussit à me le faire avaler et je sombrai dans un profond sommeil.
Je voyais dans mes rêves deux femmes qui me ressemblaient étrangement et une troisième aux traits identiques, mais qui semblait nettement plus âgée que les deux premières. L'une d'entre elles essayait de crier quelque chose à la troisième qui s'éloignait. En vain, aucun son ne parvenait à s'échapper et la vieille femme ne devenait plus qu'un point dans une spirale où tournaient les deux autres. Je me réveillai en sursaut, effrayée et en sueurs. Ce cauchemar revint fréquemment et il m'arrivait très souvent de hurler en pleine nuit. Une infirmière alors arrivait et me calmait à coups de somnifères chaque fois plus forts. Mais mes terreurs nocturnes me reprenaient.
Les semaines passèrent et on me laissa enfin sortir. Si mon physique laissait penser que j'allais mieux, en réalité je bouillais, prête à faire exploser l'autre qui était en moi. Cette double identité me dévorait. Elle prenait le pas sur l'ancienne. Quand j'allais à la Poste pour un service quelconque et qu'il me fallait signer, j'avais toujours quelques secondes d'hésitation, car soudainement je ne savais plus. Aviva ou Irène? Stern ou Fischer?
Une idée m'apparut un jour. Je me demandai comment je n'y avais pas pensé plus tôt. Je pris un annuaire et notai tous les Stern que je trouvais. Il y en avait une poignée. Irène voulait qu'Aviva retrouve les siens. Un certain Maurice se présenta comme un cousin éloigné de mon père. Je me rendis chez lui, un après-midi pluvieux.
Il était extrêmement âgé. Des rides très prononcées marquaient son visage. Ses mains ne pouvaient s'empêcher de trembler. Il m'expliqua que mes parents avaient disparu dans la nature sans dire un mot et que probablement la roue infernale de l'Histoire les avait broyés. Il me montra une vieille photographie où il pointa du doigt une toute jeune femme: c'était ma mère. Je lui ressemblais. Elle regardait l'objectif d'un air pudique, peut-être intimidée qu'on capture sa beauté. Ses longs cheveux noirs faisaient ressortir ses deux grands yeux qui mangeaient son visage. Elle cachait ses mains derrière son dos. On aurait dit qu'elle était prise en flagrant délit. Puis, on mit sous mes yeux une autre photo qui réunissait un grand nombre de personnes. Maurice, d'un geste lent, passa ses longs doigts fins et tremblants dessus et dit d'une voix presque éteinte: 'Tous ces gens ont disparu.' Gênée, je ne voulus pas rester plus longtemps dans cet endroit. La tête commençait à bourdonner et je ne me sentais pas à l'aise dans cet appartement qui sentait le vieux et qui me semblait faire renaître des fantômes.
Il m'arriva un jour de faire une crise en pleine rue. C'était l'été et il faisait une chaleur accablante. J'étais assise sur un banc, un peu à l'ombre, et je m'appliquais à ne pas faire dégouliner la glace que je tenais en main. Tout à coup, une femme longiligne aux cheveux noirs dénoués et au regard sombre et dur passa devant moi. C'était l'autre, enfin moi. Je ne savais plus. J'étais perdue. Je lâchai le cône et je restai hébétée face à cette apparition. La sueur perlait dans mon cou et sur les tempes. Tous mes membres se crispèrent soudainement. La gorge me brûlait. J'appelais Aviva à mon aide, mais cette dernière passa son chemin sans même détourner la tête. Je voyais les gens autour de moi s'arrêter et me regarder d'un drôle d'air. Ne comprenaient-ils donc pas? Je voulus me lever pour la rattraper, mais elle avait disparu dans la foule. Alors, un flot de larmes me submergea. Je pleurais tellement que j'avais l'impression de me noyer dans mes propres pleurs. A nouveau, une ambulance arriva et on me fit entrer avec délicatesse dans le fourgon.
Cette fois-ci, on ne me fit pas sortir aussi rapidement que la première fois. A mon arrivée, on me demanda mon nom. 'Je ne sais pas', répondis-je. En fouillant dans mon sac, on découvrit une carte d'identité au nom d'Irène Fischer. 'C'est pas elle!' hurlai-je. On me dit qu'ici j'allais m'apaiser et me retrouver. Je ne demandais que ça depuis des mois. On m'expliqua qu'on m'avait trouvée par-terre, à côté d'un banc et que je n'avais qu'un mot à la bouche: Aviva. Dans un demi-sourire, j'affirmai que c'était moi-même et en même temps une autre. J'entendis un homme en blouse blanche, qui ne cessait de passer ses doigts dans sa barbichette, dire que c'était plus grave qu'il ne pensait. Cet homme, je le côtoierais régulièrement par la suite.
En effet, j'allais le voir et il me demandait de lui raconter tout ce qui s'était passé depuis ces derniers mois. J'avais beau lui répéter inlassablement les mêmes paroles, il ne me croyait pas. Je lui brandissais alors l'étoile de David, ce à quoi il répondait que j'avais très bien pu l'acheter dans une bijouterie. Malheureusement, j'avais perdu la lettre dans un de mes accès de folie juste après l'enterrement de ma mère adoptive.
Comme je n'avais plus personne, je restai hospitalisée. On déclara que mon cas s'aggravait malgré les soins et les entretiens avec le psychiatre. On me bourrait d'antidépresseurs et autres médicaments afin de faire diminuer les crises qui ponctuaient mes journées et me secouaient en pleine nuit. Moi qui errais à la recherche de fantômes, j'en devenais moi-même un jour après jour. J'étais méconnaissable. Les autres patients avaient peur de m'approcher. J'étais devenue hargneuse et je ne voulais rien faire avec eux. Je les trouvais tous plus fous les uns que les autres. Moi, je savais que mon corps était habité par deux personnes à la fois, mais plus personne n'y prêtait attention désormais.
Non seulement je ne savais pas qui j'étais, mais la frontière entre le réel et le rêve devint de plus en plus ténue. Une nuit, j'eus une conversation avec ma véritable mère. Elle me prodigua toutes sortes de conseils et m'expliqua qu'elle n'avait jamais cessé de penser à moi. Elle était assise à mes côtés. Je pus la dévisager méticuleusement. Malgré son grand âge, j'étais heureuse de voir qu'elle ne semblait pas avoir souffert. Son visage était détendu, encadré par une longue chevelure grise et blanche. Elle avait l'air apaisée. Elle me prit la main et nous restâmes cinq bonnes minutes sans rien nous dire. Mais ce qui se passait me transcendait. Je la sentais vivre à mes côtés. Toute sa chaleur m'envahissait et me soulageait. J'avais l'impression que le pauvre être que j'étais devenu reprenait des couleurs.
Comme j'avais allumé la lumière pour pouvoir mieux l'observer, une infirmière, en faisant sa ronde, l'avait aperçue et donna l'alerte. Elle rentra en trombe dans ma chambre et me demanda ce que je faisais. Je lui montrai ma mère, mais bien évidemment elle ne vit rien. Armée de ses potions, elle me força à les avaler pour que le sommeil me gagne enfin. Les médicaments firent effet. A peine m'allongeai-je sur le lit que je sentis mes paupières se fermer, malgré toute la ténacité que je déployais pour les garder ouvertes.
Le lendemain, repensant à la scène qui venait de se passer dans la nuit, je restais muette sur mon lit. A un moment, j'entendis susurrer 'Aviva, Aviva!'. Je me retournais vivement et je vis mon double me narguer. Cette fois-ci, elle n'allait pas m'échapper, ma mère m'avait bien expliqué qu'il fallait que je mette de côté Irène. Je me ruai sur elle, mais elle paraissait si légère et immatérielle que je ne parvenais pas même à attraper un bout de sa robe. On aurait dit une méchante fée qui virevoltait autour de moi. 'Tu es moi, je suis toi', ne cessait-elle de pérorer de sa petite voix fluette. Elle se dirigea dans un des coins du mur. 'Là je pourrais lui faire son affaire'. Alors, de rage je me jetai dans l'encoignure. On me retrouva inanimée.
Le lendemain, quand j'eus retrouvé mes esprits, ma manière d'être avait radicalement changé. Je me laissai faire et ne dis plus rien. Jour après jour, je m'enfermai dans le mutisme le plus total. On essayait de me faire parler en usant de tous les stratagèmes possibles, mais rien n'y faisait. Le choc avait été trop violent. C'est ainsi que le docteur me donna l'idée d'écrire dans ce cahier. (...) »
-Voilà, je vous ai permis de lire les écrits de ma patiente, Irène Fischer. Etes-vous sûr de vouloir aller au bout de votre projet? Je ne suis pas certain qu'elle pourra vous apprendre quoi que ce soit de nouveau et de toute façon, elle refuse de parler depuis qu'elle s'est frappé la tête contre un mur. Et puis, nous ne sommes certains de rien. C'est un cas psychiatrique inhabituel, prononça le médecin en me toisant d'un air légèrement hautain.
Effectivement, je n'avais plus aucune certitude depuis que je m'étais plongé dans ce récit à la fois palpitant et cruel. Je crois que j'en savais assez et je ne me sentais guère capable d'affronter le regard de cette femme. J'étais trop bouleversé. Moi qui n'avais jamais connu mon père, mort dans des conditions dramatiques il y a une vingtaine d'années, j'avais toujours cru que personne ne pouvait se mettre à ma place et ressentir un tel manque. C'est sans doute cette absence qui m'avait décidé à étudier l'Histoire à la fac, et plus particulièrement le destin de ces enfants juifs abandonnés par nécessité. Je voulais me nourrir d'un passé qui n'était pas le mien afin d'apaiser les tourments dans lesquels il m'arrivait encore de me noyer. Mais l'histoire d'Aviva Stern m'avait laissé un goût amer. J'avais encore des comptes à régler avec mon propre passé, je n'allais pas intervenir dans celui de cette femme.
Au moment où je traversais le bâtiment en sens inverse, accompagné du psychiatre, je vis, à travers la vitre qui nous séparait, une femme aux longs cheveux grisâtres dénoués, immobile, les mains posées sur les genoux, levant un peu le menton comme pour poser une question. Peut-être était-ce la même qui m'obnubilait l'esprit depuis des années.
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